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Numéro 18 | décembre 2025 | Présences contemporaines 4, Territoires et sociétés avant et après la Renaixença catalane, ART’HIFICE 1
ART’HIFICE 1, La fabrique de l’espace médiéval et moderne dans la fiction et les arts contemporains (Europe, XIXe-XXIe s.)
Recréation du patrimoine matériel et immatériel sévillan dans El mercader de libros de Luis Zueco (2020)
Caroline LYVET et Christine MARGUET
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Introduction

La représentation des villes, des monuments et des paysages par la fiction historique, par la reconstruction qu’elle opère, concourt bien souvent à inscrire durablement un patrimoine dans la mémoire collective et à le mettre en valeur. Afin d’illustrer cette participation du roman à la préservation de la mémoire des espaces et d’en étudier les modalités, nous nous proposons d’examiner le roman El mercader de libros, publié en 2020 par Luis Zueco. L’auteur, né en 1979 à Borja (Aragon) n’a pas tout à fait le profil classique des romanciers historiques espagnols que nous connaissons. En effet, s’il est diplômé d’un Master en Histoire et Histoire de l’Art, il a avant tout une formation d’ingénieur technicien industriel. Cependant, il s’avère particulièrement soucieux du patrimoine historique de sa région. Il possède et gère en famille deux forteresses médiévales près de Saragosse1, aménagées par ses soins en hébergements touristiques pensés et revendiqués comme points de départ de visites contribuant à la mise en valeur patrimoniale des territoires les environnant. En outre, il a publié, dès 2010, plusieurs articles scientifiques consacrés aux forteresses aragonaises ou aux fortifications en al-Andalus2 ainsi que deux guides touristiques portant sur les châteaux aragonais3.

Plus pertinent pour notre propos, il s’agit d’un romancier qui prend un soin tout particulier à faire des lieux des éléments centraux de ses romans, au nombre de dix publiés. Leurs titres sont en ce sens éloquents et les plus probants sont peut-être ceux de sa trilogie médiévale : El castillo (2015) ; La ciudad (2016) ; El monasterio (2018)4.

En 2023, il a fait paraître El tablero de la reina, roman construit autour de la figure d’Isabelle la Catholique dans lequel les Alcazars de Ségovie et de Séville sont des éléments centraux. La suite de cette fiction historique, El mapa de un mundo nuevo – paru en septembre 2024 – revisite les enjeux et les clairs-obscurs historiques des voyages de Christophe Colomb et fait encore la part belle à la question de l’espace.

Luis Zueco est donc un romancier particulièrement attentif aux liens entre mémoire historique, constructions architecturales et configurations spatiales comme il le reconnaît lui-même dans la postface à El mercader de libros où l’on peut lire : « En mis novelas, los escenarios siempre son esenciales y tienen rango de auténticos personajes »5.

El mercader de libros, que nous pourrions qualifier de thriller historique connut et connaît un important succès de librairie. Depuis sa publication en 2020, le roman a été réédité douze fois et traduit en portugais ainsi qu’en polonais6.

Plongeant le lecteur dans les premières années du XVIe siècle, l’intrigue de ce roman historique, qui est aussi roman d’apprentissage, présente le parcours extraordinaire de Thomas, un jeune Allemand qui a été contraint de tout quitter suite à l’assassinat de son père, le cuisinier attitré de la riche famille des banquiers Fugger à Augsbourg en 1516. Le narrateur omniscient extradiégétique narre les errances de Thomas dans une Europe secouée par deux événements colossaux : la découverte du continent américain et l’invention et la diffusion de l’imprimerie. Plus exactement, la trame suit la fuite du personnage central au cours d’un voyage parsemé d’embûches mais aussi de rencontres décisives et de coups de foudre pas toujours réciproques. Thomas fait deux haltes fondamentales. L’une à Anvers et l’autre, après un passage par Saragosse, à Séville. C’est dans cette dernière ville que se déroule l’essentiel de l’action de ce roman long – 608 pages, divisé en 7 parties et 80 chapitres – et que débute la dimension plus noire de cette fiction puisque le héros tente de retrouver, dans Séville, et au péril de sa vie, un mystérieux ouvrage pour le compte d’un bibliophile.

Pour des questions de format de cette contribution et bien sûr à dire vrai en raison d’une meilleure connaissance des lieux fictionnalisés, nous avons choisi de nous concentrer sur la façon dont ce roman historique revisite l’espace sévillan, celui donc d’une cité dont l’auteur a pu déclarer « Sevilla es el centro del mundo en el siglo XVI, en esta novela he querido hacer mi particular homenaje a esta increíble ciudad »7.

Nous étudierons également la façon dont la fiction recrée et met en valeur un patrimoine disparu grâce à la reconstruction fictive de l’un des lieux fondamentaux de l’intrigue, où aurait dû se trouver l’ouvrage recherché, le palais-bibliothèque du second fils de Christophe Colomb Hernando Colomb (1488-1539), une demeure construite en 1526 qui abrita la plus grande bibliothèque privée de la Renaissance.

Mais tout d’abord, il convient de rendre compte de l’élargissement du monde dans lequel s’inscrit le cadre sévillan.

El mercader de libros : Séville dans l’espace globalisé de la Renaissance

El mercader de libros : espace globalisé et Europe humaniste

Nous trouvons, dans El mercader de libros, un récit historicisé et spatialisé, avec des espaces à diverses échelles. Dans les deux cents premières pages, l’espace présenté suit l’errance du protagoniste en Europe, du Nord et du Sud. Dans les cinquante dernières, il s’ouvre sur le Nouveau Monde, puis les îles aux Épices (ou Moluques), toujours en suivant le parcours du protagoniste. Nous allons nous concentrer sur l’espace sévillan, qui occupe les trois cent cinquante pages centrales, mais il est important de remarquer que le texte l’inscrit dans un espace globalisé. Le protagoniste parvient à Séville après avoir été en contact, à Anvers, avec l’humanisme du Nord et les thèses luthériennes. C’est, d’une part, l’Europe, que les humanistes voudraient sans frontières, à l’ère de l’imprimerie, où le savoir régénéré et les idées nouvelles circulent, avec plus ou moins de difficultés. Et c’est, d’autre part, le monde élargi, notamment par la projection atlantique, avec les bouleversements que l’ouverture vers l’Ouest a supposée pour l’Europe, y compris en termes d’épistémologie8. Pour le dire avec les mots de Jean-Marie Le Gall :

 

pour les contemporains, l’apport des royaumes ibériques à la Renaissance, [par la Découverte ou la Rencontre, de l’espace américain et de ses cultures, particulièrement] a consisté à ébranler le magistère des Anciens : Pierre Martyr d'Anghiera, [chapelain de Ferdinand d’Aragon, puis chroniqueur royal de Charles V, 1° d’Espagne] écrit dès 1515, dans l’épître dédicatoire des Décades du nouveau monde que c’est là [à la cour d’Espagne] que les événements importants se produisent ; tout ce qui a été fait et écrit est peu de choses en comparaison. L’irruption du Nouveau Monde dans l’univers des Européens, c’est remettre en question l’Antiquité, confronter le savoir livresque à l’expérience, et ouvrir la voie à l’idée de progrès (via la controverse des mérites du passé par opposition à ceux du présent)9.

 

Cette tension, le texte la suggère, avec l’analogie du monde nouveau du savoir (de la philologie humaniste) et du Nouveau Monde : « —[…] ¿Qué… es este lugar ? —Ya se lo he dicho, la biblioteca del Nuevo Mundo. Desde aquí luchamos contra la oscuridad y la superstición de la Edad Media » (p. 220), la confrontation des Anciens et des Modernes, l’ancien n’étant pas seulement la scholastique contre laquelle s’élève le savoir humaniste, mais aussi le savoir livresque, mis à jour par la philologie, qu’il convient d’actualiser. La dévotion pour le livre dans El mercader de libros laisse s’exprimer la confrontation entre ces savoirs restitués et l’incorporation de nouveaux savoirs nés notamment de l’élargissement du monde.

Le vaste territoire qui apparaît dans l’ouvrage renvoie d’abord le lecteur à l’étendue de la partie européenne de l’empire des Habsbourg, avec Anvers, puis dès les premières pages, la présence de la famille Fugger, qui seront les banquiers de Charles V. Les espaces sont réellement parcourus par Thomas, le protagoniste : l’Europe, puis aussi les espaces américains en cours d’exploration qui lui sont d’abord interdits. Le roman nous le rappelle, l’accès à l’Amérique est strictement encadré, celui des étrangers à la couronne particulièrement (mais Cervantes, quelques dizaines d’années après le moment où se situe l’action, n’obtint pas l’autorisation de s’y rendre). Et puis il y a le fil conducteur des îles aux Épices (les Moluques), fantasmées dès les premières pages du roman par le père du protagoniste, cuisinier des Fugger. Thomas s’approprie mentalement ce lieu à tel point que dans les dernières pages, nous le voyons quitter les Caraïbes à bord d’un bateau portugais dont c’est la destination, via le détroit de Magellan. Le monde américain renvoie à la nouveauté radicale. L’île aux Épices, quant à elle, est un espace récemment conquis par les Portugais, grâce aux nouvelles routes vers l’Orient et le franchissement du Cap de Bonne Espérance (à partir de 1488), mais mobilise un imaginaire médiéval, celui de la route des épices, à l’origine des expéditions d’exploration de Colomb puis de Magellan. L’accès à ce territoire convoité pour les précieuses épices se voit bouleversé par la nouvelle configuration du monde née de la découverte des routes maritimes par l’Ouest10. Nous avons, encadrant et supportant le récit, un imaginaire historicisé autant que spatialisé, au cœur duquel le roman situe Séville : le centre du monde, lieu de convergence des deux mondes : « capital del Viejo Mundo, y cerca del Nuevo » (p. 200).

L’espace sévillan

Le livre, sa fabrication, sa circulation et sa conservation sont un fil conducteur de ce roman. Le protagoniste, élevé avec les fils de la famille Fugger, bénéficie de l’instruction soignée qu’ils reçoivent. Lorsque les circonstances l’obligent à fuir il apprend le métier d’imprimeur à Anvers, puis c’est comme marchand de livres et enquêteur chargé de trouver un ouvrage pour le compte d’un bibliophile qu’il arrive à Séville en 1523. Il en repartira pour l’Amérique avec une presse à imprimer. Mais c’est bien Séville, où l’on trouve aussi bien des Allemands (le protagoniste, le fameux imprimeur Cromberger), qu’une esclave noire, ou des sujets de divers royaumes et régions de la couronne d’Espagne puis de l’empire, pour ne mentionner que des personnages du roman, c’est bien Séville qui en est le lieu central.

Dans sa pièce de théâtre El Arenal de Sevilla Lope de Vega fait dire à deux personnages :

 

Étranger : On trouve tout cela dans l’Arenal ? /Oh, la grande machine que Séville !/ Alvarado : Cela suffit donc à vous émerveiller ?/ Étranger : Cela vaut Babylone !/Alvarado : Attendez donc une flotte /et vous verrez tout ce quai /avec des chariots emplis d’argent,/ dont la seule imagination affole11.

 

Ce sont donc les espaces de cette nouvelle Babylone que, durant quelques centaines de pages, le lecteur va arpenter sur les pas du protagoniste.

De Séville, le lecteur a d’abord une vision globale, médiatisée par le protagoniste qui découvre la ville depuis l’extérieur, inspirée par des gravures comme la Vue de Séville de Joris Hoefnagel (c. 1550) : les édifices les plus élevés et remarquables, comme la Giralda, les murailles, et les faubourgs, densément peuplés. Rappelons que la population passera d’environ cinquante mille à plus de cent mille habitants entre le début et la fin du siècle. La découverte de Séville par Thomas est stratégiquement située au moment de l’arrivée de la flotte des Indes au port, le fameux Arenal, entre le Guadalquivir et la muraille. L’événement décuple l’activité de la ville entière, et ses répercussions sont difficilement mesurables : comme l’indiquera plus tard le texte, l’arrivée des métaux précieux est attendue jusqu’en Orient (p. 284).

La dimension d’(en)quête – à la recherche d’un livre disparu, s’ajoute celle du responsable du meurtre de l’associé de Thomas – justifie d’incessants déplacements dans Séville, qui permettent la circulation entre des espaces sociaux différenciés. Ce sont les quartiers, rues, espaces commerciaux, de la librairie au marché des faubourgs mal famés, en passant par l’auberge ou la taverne. Ce sont également les lieux officiels, espaces du pouvoir civil ou religieux. Christine Baron donne une définition possible de l’appropriation par la littérature de la géographie, et de la multitude de ses objets, comme la géographie humaine et culturelle comme : « la description [plus ou moins précise] des espaces urbains, des distinctions entre quartiers, de la sociologie et des aspects culturels de ceux-ci […sous la forme d’une] cartographie de forme narrative »12.

Pour le roman de Zueco, on pourrait dresser une typologie des espaces représentés, qui se dessinerait ainsi : les lieux patrimoniaux incontournables, la géographie sociale sévillane, l’espace picaresque.

Les lieux patrimoniaux incontournables

Thomas Babel circule dans les lieux communs, attendus, d’un roman qui donne à voir le patrimoine sévillan du premier tiers du XVIe siècle recréé. Le lecteur y reconnaîtra les lieux patrimoniaux qui occupent aujourd’hui encore les places de choix dans les guides touristiques. Certains lieux sont là comme des marqueurs sévillans, incontournables dans le paysage de la ville : la Giralda, la Tour de l’Or… Ces lieux, bien connus des lecteurs, ne font pas l’objet de pauses descriptives. Il s’agit plutôt de restituer ce qui est moins perceptible aujourd’hui : des fonctions, des activités, des ambiances. La cathédrale est associée à l’activité économique qui règne sur son parvis, le château de Saint Georges, prison de l’Inquisition, à la menace constante que sa silhouette fait peser, notamment sur ceux qui, comme le protagoniste, sont étrangers et dès lors suspectés de propager les nouvelles idées venues du Nord. Et puis il y a ces lieux disparus, et que le roman restitue et donne à voir : c’est le cas du palais de Colomb qui fera l’objet de la seconde partie de cet article, mais aussi du pont flottant constitué d’embarcations, le Puente de Barcas, qui relie les deux berges du Guadalquivir, Séville à Triana, et dont la présence dans le texte est assez marquée, parce que c’est un lieu de passage souvent emprunté par Thomas, et parce que le lecteur, sans l’aide du texte, peinerait à se le représenter.

Les nécessités de l’enquête, puisque la quête d’un livre introuvable mène à des recherches sur son auteur, permettent de découvrir certains lieux de l’archivage : archives diocésaines et conventuelles (registres d’état civil, et de scolarisation), de la maison du Commerce des Indes (Casa de la Contratación, dans l’Alcazar royal), pour les listes de passagers et de marchandises. L’enquête renvoie au travail de l’historien par l’identification de ces lieux de l’archivage.

La géographie sociale

Thomas est amené, au cours d’incessants mouvements à l’intérieur des murailles et hors les murs, à côtoyer milieux populaires, artisans, personnages bourgeois, membres de familles puissantes.

On ne peut pas parler de volonté d’exhaustivité dans El mercader de libros, mais de présence d’espaces représentatifs, du point de vue sociologique et des domaines d’activités, et de recréation, par touches, d’une atmosphère et de perceptions : chaleur, froid, fatigue, bruit, tonalités d’une langue, odeurs, saveurs. Tout cela est appréhendé par un étranger, particulièrement réceptif à ce nouvel environnement et outillé pour observer et restituer. Incorporer les sensations renvoie à l’histoire des sensibilités et notamment du sensoriel, mais est intimement lié à l’espace habité.

Alors que le problème de la gestion des déchets dans un espace aussi densément peuplé est signalé, un personnage indique que la présence de nombreux et vastes jardins dans les résidences privées et les couvents permet d’éviter que la ville soit vouée à la pestilence. Les intérieurs entr’aperçus sont plutôt ceux des maisons et palais de grandes familles : outre celui de Colomb, celui des Enériz. Pour les espaces populaires, ce sont des quartiers, comme celui de Santa Cruz, qui porte le souvenir de l’expulsion des Juifs, celui de Triana, le marché hors les murs de Malbaratillo, c’est l’effervescence des rues bulliciosas, qui grouillent de monde, l’activité fébrile, comme sur le port, ou encore le brouhaha d’une taverne.

Mentionnons un chapitre consacré à une inondation (p. 235 et suivantes), dont on sait que l’une d’elles détruira le palais de Colomb en 1603. Le protagoniste vit l’événement depuis la pension d’une rue du centre de Séville où il loge alors. Les années passées à Anvers lui permettent de constater à quel point la capitale andalouse est en comparaison peu protégée de l’eau, uniquement par sa muraille qui laisse sans défense les faubourgs et peut s’avérer insuffisante pour les rues qu’elle enserre.

La perception de la ville est toujours médiatisée par celle de cet étranger curieux, qui a vu du pays, et que de nombreux personnages renseignent également sur les différents espaces, en général par petites touches. C’est par la réitération de la circulation dans et hors les murs, par la variété sociologique et économique de ses quartiers, de ses habitats, et au milieu de grands repères qui la signalent encore aujourd’hui, que le lecteur peut appréhender la géographie humaine, culturelle, économique d’une Séville du XVIe siècle.

L’intertextualité picaresque

El mercader de libros est aussi un roman d’apprentissage, d’un jeune adolescent jeté sur les routes d’Europe, qui devient apprenti imprimeur, puis arrive à Séville et enfin au palais-bibliothèque de Colomb. Dans la géographie – littéraire – de la picaresque, la capitale andalouse tient une place de choix : c’est là que naît et grandit Guzmán de Alfarache, là encore que sévissent Monipodio, le personnage de Cervantes, et ses jeunes gueux. Dans le roman de Zueco, l’univers picaresque est très fréquemment mobilisé. Il se manifeste violemment, y compris par des homicides. Il est incarné, bien sûr, par des personnages : le chef d’un réseau qu’on pourrait qualifier de mafieux et, surtout, un jeune homme, assez scorsesien, qui entend unifier sous sa direction les différents réseaux de la pègre sévillane, en utilisant l’information de préférence à la violence. Ce personnage, Sebas, s’est pris d’une amitié indéfectible pour Thomas, qui l’a, il faut le dire, sauvé de la noyade lors de l’inondation mentionnée plus haut. Il est pour lui un véritable guide dans les milieux les plus interlopes, comme le faubourg de Triana, dont le pont flottant le reliant à Séville signale assez la difficulté d’accès qui n’est pas que spatiale : « On ne dirait pas qu’on est à Séville », dit Thomas, la première fois qu’il s’y rend, « Parce que Triana, c’est Séville, mais que Séville n’est pas Triana », lui répond un gitan, (p. 279). Mais au-delà des quartiers populaires, c’est une Séville plus secrète que le personnage de Sebas met au jour, où l’information, pour le premier qui saura l’obtenir et en faire usage, vaut de l’or. Les déguisements, dont il s’affuble à l’occasion, en sont une manifestation. Ce personnage à l’indéniable intertextualité picaresque, enrichie de roman policier ou de film de mafieux, version délinquante du protagoniste, est le seul capable de circuler dans tous les lieux et milieux sévillans. Mais c’est bien le protagoniste qui va gagner la confiance du fils de Christophe Colomb et découvrir, avec et pour le lecteur, le palais-bibliothèque, qui va nous occuper maintenant.

Le palais-bibliothèque d’Hernando Colomb

En préambule, il convient de préciser brièvement qu’Hernando Colomb, l’un des plus grands collectionneurs et bibliophiles européens de la Renaissance, décida, en 1526, de se construire une nouvelle résidence. Pour ce faire, il acquit auprès du conseil municipal sévillan un terrain faisant alors office de décharge à ciel ouvert. Il était situé dans le quartier de Los Humeros, près de la porte dite Porte de los Goles, aujourd’hui Porte Royale, sur la rive droite du Guadalquivir, à l’ouest de l’actuel centre historique. Hernando Colomb acheta également un terrain tout proche qu’il transforma en jardin botanique, l’un des plus grands d’Europe, planté d’espèces américaines rares. Outre sa fonction de résidence, le palais avait vocation à accueillir les 15 000 volumes de la bibliothèque du fils de l’Amiral13. Entre 1509 et 1539 notamment, Hernando Colomb parcourut une grande partie de l’Europe avec la cour itinérante de Charles Quint dont il faisait partie. Il visita tous les centres typographiques majeurs du continent à la recherche de livres pour enrichir les fonds de sa bibliothèque « dont l’objectif avoué [était] de servir la communauté savante et de devenir une ressource unique et inégalée en Europe »14. Il consacra une part considérable de son temps et de son argent à l’acquisition de tous les ouvrages imprimés connus15. Son projet n’était pas seulement de collectionner : il s’agissait de classer, d’indexer, d’ordonner, d’inventer une bibliothéconomie moderne au moyen d’outils novateurs. L’ensemble du palais de Colomb formait donc un espace à la fois résidentiel, scientifique, encyclopédique et utopique. C’est cet espace singulier et extraordinaire que le roman inscrit en son sein et sauve de l’oubli. El mercader de libros transmet de la sorte au lecteur un savoir historique et assure la récupération, par la fiction, de la mémoire d’un lieu clé de l’Histoire d’une ville, oublié et détruit. Dans ce geste de réactivation, le roman accomplit ainsi la fonction que Pierre Nora attribue aux « lieux de mémoire » : fixer une mémoire lorsque ses supports vivants ont disparu, car, comme il le formule, « un lieu de mémoire naît de ce qu’il n’y a plus de milieux de mémoire »16.

Un lieu de l’entre-deux

La reconstitution fictionnelle s’avère à première vue assez mimétique. Les sources du romancier semblent avoir été des gravures d’époque, notamment celles de Joris Hoefnagel (dans Civitates Orbis Terrarum), ou encore la Vista de Sevilla desde Triana de Antón Van Der Wyngaerde (1567). D’autre part, il paraît évident que l’imaginaire auctorial ait pu être alimenté par quelques sources textuelles du XVIe siècle contenant des détails architecturaux très précis qui semblent avoir été versés tels quels dans la fiction17. Par ailleurs, la redécouverte de documents historico-littéraires capitaux a pu contribuer à mettre en lumière ce patrimoine et à nourrir l’imaginaire romanesque. En effet, en 2019, un manuscrit du Libro de los Epítomes, l’un des instruments de catalogage d’ouvrages novateur né sous la plume du fils du grand découvreur, fut retrouvé dans les fonds de l’Université de Copenhague, une découverte qui fut médiatisée et que le romancier évoque dans ses notes à la fin de El mercader de libros. On voit ainsi d’emblée comment les sources ou les recherches historiques inspirent l’invention littéraire pour la préservation et la diffusion de la mémoire18. Autrement dit, la résurgence documentaire joue un rôle décisif : elle réactive la mémoire d’une entreprise intellectuelle oubliée et alimente l’imagination romanesque. Elle montre aussi que la fiction, loin d’être fantaisiste, s’appuie sur des archives remobilisées dont elle prolonge l’intelligibilité.

Cette transmission se fait grâce aux détails topographiques et toponymiques et surtout grâce à la focalisation interne. Le lecteur découvre en effet le palais Colomb par la perception médiatisée du personnage central du roman, subjugué par l’édifice19. Il en retient la position dominante et le caractère monumental ainsi que le suggère tout le chapitre 22 intitulé précisément « El Palacio ». Le roman est, du reste, ponctué de descriptions de la résidence colombine, sortes d’ekphrasis « monumentales »20 qui la font paraître sous les yeux du lecteur telle celle-ci :

 

El palacio de Colón estaba en lo alto de una colina y a Thomas le recordaba a los lujosos edificios de Zaragoza, pero con más elementos decorativos. El arco de entrada se sustentaba sobre pilares con capiteles clásicos, y sobre él destacaba el escudo de Colón, sujeto por delfines. Los amplios ventanales de la fachada se hallaban decorados por bustos y motivos florales (p. 215).

 

Une fois Thomas entré dans l’enceinte du palais, l’insistance sur les sensations et sentiments du personnage permet de présenter la demeure de Hernando Colomb comme un lieu à la fois clos et ouvert, dans et hors de la ville, un lieu de son temps et un lieu hors du temps ou plutôt entre plusieurs temps.

Le palais est élevé sur une colline qui domine Séville mais se trouve légèrement en retrait du centre. Cette position topographique produit un effet paradoxal : le palais appartient à la ville tout en s’en tenant à distance. Il est proche du tumulte sévillan et en même temps séparé, presque suspendu dans un espace et un temps autre. Ce type d’espace correspond précisément à ce que Michel Foucault définit comme une « hétérotopie », un lieu réel mais séparé, « hors de tous les lieux bien que pourtant localisable », doté de règles propres et d’une accumulation spécifique de temps et de savoir21.

Le palais est ancré dans la cité sévillane mais également tourné vers la route des Indes, promesse d’un ailleurs et d’un futur. Le paysage perçu par le personnage de Thomas depuis l’édifice est ainsi recréé dans la fiction :

 

Desde allí arriba la vista era impresionante. Se divisaban los colosales barcos que llegaban por el río cargados con las maravillas del Nuevo Mundo, las torres que flanqueaban el río, el ajetreo de las calles del centro de Sevilla... Ahora entendía porqué el hijo de Colón había construido su palacio en aquel cerro elevado (p.  217).

 

La vue que le jeune protagoniste embrasse depuis le palais fait du lieu un espace tourné vers l’avenir. Il incarne la projection atlantique de Séville, « ville-monde » du XVIᵉ siècle, à la croisée de l’Europe et des Indes comme évoqué plus haut dans cette contribution.

Le jardin, décrit comme « un pequeño pedazo del Nuevo Mundo » (p. 217) d’après la synecdoque clé reprise plusieurs fois au fil du texte (p. 297 ; p.  349), matérialise lui aussi cet entre-deux. Espace européen et pourtant traversé de présences américaines, il condense un temps nouveau qui s’ajoute au temps ancien de la ville. En miniature, il fait coexister les temporalités et les géographies que le palais domine du regard.

La résidence colombine est également orientée vers un temps antérieur, qui porte en lui les traces du passé : le texte romanesque suggère que la demeure du grand bibliothécaire a également vue sur un monastère, et pas n’importe lequel mais bien le Monastère de La Cartuja où reposent Christophe Colomb et son autre fils, Diego (p. 305 ; 363). C’est donc un espace qui s’inscrit dans un passé familial qui est aussi passé universel, dont le souvenir est comme préservé par l’exposition géographique même du palais.

En outre, la présentation de cette demeure inscrite dans la fiction permet la conservation de la mémoire d’un lieu capital de la Renaissance, lui-même inspiré de l’Histoire ancienne. L’ensemble monumental est constamment placé sous le signe de l’idéalisation et du reflet du monde antique, à travers des formules comparatives telles que : « el Palacio de Colón le parecía como el monte Olimpo de los griegos » (p. 364), venant illustrer les propos de Lionel Dupuy, dans la présentation de son ouvrage L'imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire, et pour qui « Les lieux ne doivent pas être réduits uniquement à leur topos (leur dimension physique) mais doivent être envisagés aussi et surtout sous l’angle de leur chôra (leur dimension sensible, existentielle, écouménale, phénoménologique, métaphorique) »22.

Enfin, signalons qu’il s’agit d’un ensemble qui est bâti sur un existant, un palais érigé sur une zone qui n’était que dépôt d’ordures comme le souligne, dans la fiction, le jardinier de la résidence colombine23. Son édification revient d’une certaine façon à faire du neuf sur du vieux et en fait une sorte de palimpseste : il superpose des couches de sens et de temps. Cette transformation d’un lieu à l’abandon ou ayant une fonction autre, renouvelé dans son rôle par la volonté et l’activité humaine, est totalement en lien avec les idéaux humanistes dont le roman, à travers le personnage d’Hernando Colomb et de sa demeure, se fait l’écho. Faire surgir un idéal de savoir universel sur un terrain d’immondices revient en effet à matérialiser la capacité renaissante de réorganiser le réel, de recréer le monde à partir de traces.

Le palais articule ainsi trois temporalités : un passé lignager héroïsé ; un présent sévillan humaniste d’intense activité bibliographique ; un avenir ouvert sur les horizons atlantiques. Il est véritablement un lieu de l’entre-deux, à la fois géographique, historique et symbolique.

Un lieu de préservation et de diffusion du savoir

Les fonctions du palais et de ses différents espaces, tout comme sa présentation, en font un lieu qui condense l’idéal renaissant de l’otium cum litteras. En effet selon le roman

 

El Palacio seguía el modelo de las casas de los célebres humanistas italianos, con bellos jardines y situadas en las afueras de las ciudades, en lugares donde pudieran disfrutar de la suficiente tranquilidad para llevar a cabo sus estudios y trabajos (p. 365).

 

Le jardin est du reste mis en avant comme un locus amoenus, à l’écart du tumulte sévillan mais surtout comme un condensé de la Nature fascinante découverte aux Indes et idéalisée, ainsi que le suggèrent la présentation des effets sensoriels produits sur le personnage :

 

Thomas acompañó a don Hernando, rodeando el edificio por el lado del jardín, y se quedó boquiabierto. Las variedades de plantas y árboles que allí crecían eran extraordinarias […]. Árboles de enormes troncos y con raíces recorriendo la superficie, flores inmensas con pétalos amarillos, frutos de todos los colores, olores que nunca antes había experimentado, demasiados lugares donde mirar, demasiadas sensaciones (p. 297).

 

Le roman insiste longuement sur la perfection du jardin colombin. Il matérialise l’ambition encyclopédique d’Hernando Colomb : faire coexister dans un même lieu les mondes ancien et nouveau, les savoirs européens et les merveilles américaines. C’est une parfaite illustration de ce que Michel Foucault nomme la capacité des hétérotopies à « juxtaposer en un seul lieu plusieurs espaces [...] incompatibles »24. Le jardin colombin rassemble en effet des espaces botaniques et géographiques qui, dans la réalité, appartiennent à des continents différents.

Mais c’est surtout la bibliothèque qui condense, plus encore que le palais lui-même, l’utopie humaniste fondée sur un entre-deux temporel. Lieu de conservation de la mémoire collective, elle est aussi un espace d’ouverture, de mise en ordre du savoir et d’organisation rationnelle du monde. La bibliothèque colombine n’est pas (et n’était pas dans la réalité extra-fictionnelle) qu’une accumulation d’ouvrages : elle constituait un véritable système, un dispositif intellectuel fondé sur la classification, l’extraction d’informations, l’indexation et la mise à disposition. Autrement dit, elle organise simultanément ce qui doit être préservé et ce qui doit être transmis et accru. La bibliothèque, avec ses lecteurs salariés et ses outils de classement, fixe la mémoire tout en préparant les conditions de son activation future.

L’on ne s’étonnera pas dès lors du nom complet du personnage central du roman, Thomas Babel. Son patronyme renvoie d’abord au mythe biblique : rappelons que la tour de Babel est le symbole d’une entreprise humaine tendue vers la totalité, d’une construction vouée à embrasser l’universel mais promise à la fragmentation linguistique. Ce premier référent éclaire immédiatement l’ampleur du projet encyclopédique attribué à Hernando Colomb. L’écho borgésien intervient ensuite comme une surcouche moderne : La biblioteca de Babel reformule ce mythe en l’inscrivant dans l’horizon d’un savoir infini, structuré mais inépuisable, toujours en expansion. Ainsi, le nom « Babel » articule-t-il dans la fiction ces deux matrices de l’utopie bibliothécaire : le mythe antique de la totalité et sa réécriture contemporaine. L’allusion à Borges n’est donc pas un simple clin d’œil : elle met en scène l’ambition, peut-être démesurée, de totaliser le savoir, mais aussi la conscience de son caractère illimité. La bibliothèque apparaît comme un lieu où se conjuguent ordre et infinité, conservation et croissance.

Ainsi pensée et fictionnellement réinvestie, la bibliothèque redouble l’entre-deux temporel qui structure l’ensemble du palais. Héritière d’un passé qu’elle rassemble et préserve, mais aussi tournée vers l’avenir du savoir qu’elle organise et rend disponible, elle conjugue conservation et projection. Cette double orientation est parfaitement formulée dans la parole du Colomb fictionnel qui, par la constitution de sa collection, semble avoir voulu imiter l’exploit de son père : « todo el saber concentrado, y lo que es más importante, disponible. Para el progreso de la humanidad. Mi padre descubrió el Nuevo Mundo, yo soy su hijo debo estar a su altura » (p. 221). Dans cette perspective, la bibliothèque apparaît comme un lieu totalisant où passé et futur se rejoignent : un espace de mémoire et, en même temps, un moteur de transformation, de diffusion et d’invention.

Un lieu ambivalent

Enfin, l’on notera que le palais apparaît dans la fiction comme un lieu ambivalent. La bibliothèque est ainsi lieu-refuge à l’écart du tourment et de l’agitation du monde, mais s’avère finalement être la source d’un danger puisqu’elle conserve les livres, dont l’un en particulier est recherché par Thomas et se révèle source de ses malheurs. Elle est certes entourée d’un espace idyllique, le jardin, mais est aussi un lieu de troubles, de mensonges et de vols, de dissimulation dans la mesure où elle abrite l’écrivain recherché par le personnage central. La dimension « noire » du roman, sa possible caractérisation comme « roman historique policier » s’y déploie pleinement, et Zueco ne manque pas de faire un second clin d’œil intertextuel, cette fois vers Eco et la bibliothèque de Le nom de la Rose par la présence de ces aspects, et par l’insertion romanesque de la figure d’un gardien redoutable posté au seuil du palais.

L’ambition même que matérialise la bibliothèque pensée par Hernando Colomb, en devenir infini, « un édifice aux couloirs labyrinthiques »25 selon le texte, rappelle en creux le souvenir d’une autre entreprise et d’un autre lieu mythique au destin malheureux : la bibliothèque d’Alexandrie. Sans être nommée, elle affleure comme un hypotexte et rappelle que toute volonté d’embrasser la totalité du savoir porte en elle le risque de sa perte. En ce sens et même s’il est vrai qu’elle est plutôt connotée positivement dans l’œuvre qui nous occupe, l’ambivalence de la bibliothèque est postulée dans le roman mais aussi plus largement, celle de la découverte majeure que fut l’imprimerie et la large diffusion des savoirs qui en découla, en un temps où la possession de livres imprimés était tout à la fois un bienfait et un danger.

Si le palais apparaît d’abord comme un havre de paix et un sanctuaire du savoir, le roman met en lumière l’ambivalence fondamentale de cet espace : lieu-refuge et lieu de danger, foyer de connaissance et foyer de menaces. Cette tension ne relève pas seulement d’une stratégie narrative ; elle participe d’une réflexion sur la fragilité même des lieux de mémoire. Dans El mercader de libros, la bibliothèque d’Hernando Colomb – disparue dans la réalité – renaît à travers la fiction comme un espace préservé, mais aussi comme un espace menacé, toujours susceptible de se perdre. Le roman historique accomplit ainsi une double fonction : il réactive la mémoire d’un lieu anéanti tout en rappelant, par les dangers qui l’entourent, combien cette mémoire fut vulnérable. Cette ambivalence, loin d’être un simple motif romanesque, constitue le moteur même de la préservation mémorielle que permet la fiction. Le palais d’Hernando Colomb réinventé par la fiction devient ainsi l’occasion d’une réactivation du rapport d’une époque à un lieu, à la connaissance, à la pratique de la lecture, voire au livre comme objet. El mercader de libros récupère la mémoire de ce qu’était la bibliothèque pour la Renaissance espagnole en particulier, et pour la Renaissance plus largement, mais aussi de ce qu’elle peut représenter aujourd’hui : un lieu de savoir précieux, territoire d’une ambition louable quoique démesurée, celle du rassemblement et de la préservation d’une culture et d’une histoire tournées vers le futur. Si la bibliothèque est, selon Christian Jacob « […] un lieu où la mémoire fait corps, où la tradition et le passé se matérialisent dans le présent, où la transmission s’inscrit dans un espace de conservation et d’exploitation intellectuelle […] »26, alors l’œuvre romanesque, en la sauvant de la disparition par son inscription dans la fiction, en la faisant renaître, en reduplique pleinement la fonction.

Conclusion

Le roman joue donc avec des représentations spatiales héritées, celles d’un temps de mutations, d’élargissement des horizons, de reconfigurations pour en proposer une revisitation fictionnelle ou pour les explorer dans toutes leurs dimensions. Par la recréation d’espaces d’un autre temps, il interroge leur dimension mémorielle et devient un pont entre passé et présent. Dans un mouvement réflexif, il se fait aussi, pour ce qui concerne le palais-bibliothèque, défense de la connaissance, de l’activité historienne, des humanités mais aussi de la lecture et de l’écriture, et de l’esprit de curiosité. Il devient en quelque sorte, l’espace de la préservation de la mémoire d’un lieu de préservation de la mémoire, pour le plus grand profit des lecteurs contemporains. Les livres, pour le personnage central, comme pour le lecteur entraîné dans la quête et dans l’enquête menées au fil des pages y sont sans cesse présentés, dans un mouvement spéculaire, comme des guides pour naviguer entre passé et présent dans leur dimension individuelle et collective, pour explorer monde intérieur et monde extérieur, une idée qu’expose parfaitement le personnage d’Hernando Colomb « la lectura y viajar son actividades similares, por eso un libro puede ser una magnífica brújula para encontrar nuestro camino » (p. 226)27. Par sa représentation des espaces, à diverses échelles – une ville-monde précisément décrite, Séville, des routes européennes et des vastes voies maritimes, atlantiques et pacifiques – El mercader de libros inscrit l’action dans l’un des grands enjeux du début du XVIe siècle : la circulation des hommes, des biens, des textes.


[1] Le Château de Grisel, dans la Sierra de Moncayo, qui abrite aujourd’hui un hôtel où le romancier propose à ses hôtes dîners costumés et visites des environs (une initiative qui a obtenu en 2019 un prix récompensant la meilleure expérience touristique d’Aragon) et, tout proche, le château-palais de Bulbuente, rénové lui aussi. Luis Zueco est membre de la Asociación Española de Amigos de los Castillos et il est souvent invité par les médias régionaux ou nationaux à évoquer ces restaurations entreprises avec succès.

[2] Castillos Templarios del Reino de Aragón, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, CSIC, 2010 ; El Torreón de Novillas (Zaragoza) y la Red de fortificaciones andalusíes del valle del Huecha (siglos IX-XI), Centro de Estudios Borjanos, 2011 ; Fortificaciones andalusíes en sillería en la Marca Superior del al-Ándalus, AEAC, 2012.

[3] Castillos y Fortalezas del Camino del Cid en la provincia de Zaragoza (Diputación Provincial de Zaragoza, 2011) et Castillos de Aragón: 133 rutas (Mira Editores, 2011).

[4] La trilogie est parue après Rojo amanecer en Lepanto (2011) ; El escalón 33 (2012) et Tierra sin rey (2013). Tous les romans de Zueco sont édités ou réédités par la maison Ediciones B, éditeur de premier plan pour le roman historique.

[5] Luis ZUECO, El mercader de Libros, (1re éd., 2020), 4e éd., Barcelone, Ediciones B, 2024, p. 600. Dans la mesure où toutes nos citations de l’œuvre seront tirées de cette édition, nous les ferons suivre de l’indication de la page, afin de ne pas multiplier les notes de bas de page.

[6] Ce succès éditorial s’est doublé d’une reconnaissance plus institutionnelle puisqu’en 2021 il a reçu le Premio Ciudad de Cartagena de Novela Histórica.

[7] Entretien avec David Yagüe, blog XX siglos, 16 avril, 2020, URL : https://www.20minutos.es/cultura/blogs/xx-siglos/luis-zueco-libertad-expresion-siempre-estara-amenazada-pero-es-una-batalla-perdida-para-sus-enemigos-5549392/. Dans la postface du roman étudié, on lit « En esta ocasión aparecen ciudades importantes como Augsburgo o Amberes, pero en especial Sevilla. Lo que me he imaginado yo que podía ser la ciudad de Sevilla en ese floreciente siglo XVI. Centro del mundo, puerto a las Indias, refugio de aventureros, emprendedores y todo tipo de personajes. Una Sevilla imponente, con la segunda catedral más grande de Europa después de la del Vaticano » (p. 600-601).

[8] Jean-Louis Le Moigne « Les trois questions de l'épistémologie : le statut, la méthode et la valeur de la connaissance », Les épistémologies constructivistes, (1re éd. 1995), Paris, Presses Universitaires de France, 2021, p. 3-12.

[9] Jean-Marie Le Gall, Défense et illustration de la Renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2018, p. 260-261. Toujours selon Le Gall, « Contrairement à ce que l’on a trop souvent dit, en constatant le désintérêt d’Érasme, de Bodin ou de Juste Lipse pour le Nouveau Monde, les humanistes ont été conscients qu’il se passait des choses importantes à l’Ouest » (p. 261). On trouve chez Vives, Pogge, Guichardin l’idée que les connaissances des Anciens sur la terre étaient erronées (s’agissant par exemple des antipodes, de l’habitabilité des pôles). Le « grand bond » dans l’Antiquité, par le dialogue avec les Anciens, voit se dessiner la supériorité des Modernes, et le « grand bond » dans l’océan joue, sur ce point, un rôle fondamental.

[10] Les îles Moluques, inconnues des Européens jusqu’au XVe siècle sont l’enjeu de disputes entre différents pays européens, dès le début du XVIe. L’expédition de Magellan vise à les atteindre par l’Ouest. Voir Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, Éditions de La Martinière, 2004.

[11] « Forastero: ¿Esto hay en el Arenal? / ¡Oh, gran máquina Sevilla! / Alvarado: ¿Esto sólo os maravilla? / Forastero: ¡Es a Babilonia igual! / Alvarado: Pues aguardad una flota/ y veréis toda esta arena /de carros de plata llena, /que imaginarlo alborota ». Notre traduction. [1618], Acte I, v. 392-400, El arenal de Sevilla. Alicante, Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, 2002. Edición digital a partir de : Oncena parte de las comedias de Lope de Vega Carpio, Barcelone, Sebastián de Cormellas, 1618.

[12] Christine BARON, « Littérature et géographie : lieux, espaces, paysages et écritures », in Le partage des disciplines, Fabula-LhT, 8, mai 2011, URL : https://doi.org/10.58282/lht.221.

[13] Sur l’histoire architecturale du palais, on consultera Patricia Arenas RodrÍguez et al., « El palacio de Hernando Colón: arqueología de la arquitectura en el patio de San Laureano (Sevilla) », Romula, 3, 2004, p. 285-310.

[14] Guy LAZURE, « Pratiques intellectuelles et transmission du savoir dans les milieux lettrés sévillans. L'archéologie de deux grandes bibliothèques, XVIe-XVIIe siècles », Dix-septième siècle, 266 (1), 2015, p. 55-76.

[15] Son collaborateur, Juan Pérez, l’exposait en ces termes dans son mémorial : « Tuvo también don Hernando, mi señor, [...] muy grande deseo de allegar muchos libros y aún todos los que pudiese hallar como lo puso por obra, y allegó y puso en su librería todos los más que hasta su tiempo se imprimieron [...] » Juan PÉREZ, Memoria de las obras y libros de Hernando Colon del bachiller Juan Pérez, Tomás MARIN MARTINEZ (éd.), Madrid, Cátedra de Paleografia y Diplomatica, 1970, p. 50.

[16] Pierre NORA (dir.), Les lieux de mémoire, T. I, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. XVIII.

[17]  Nous pensons en particulier à Juan de MAL LARA, Recebimiento que hizo la Muy Noble y Muy Leal Ciudad de Sevilla a la C. R. M. del Rey, Séville, Alonso Escrivano, 1570.

[18] Sur le Libro de los Epítomes et sur la découverte du manuscrit, voir José María Pérez FernÁndez et Edward Wilson Lee, Hernando Colon’s New World of books: Toward a Cartography of Knowledge, Yale University Press, 2021, p. 148-155.

[19] Il est, selon le narrateur, « embrujado por aquel lugar » (p.  217).

[20] Nous empruntons cette expression à Liliane LOUVEL, « Déclinaisons et figures ekphrastiques : quelques modestes propositions » Arborescences, 4, novembre 2014, p. 15–32. URL : https://doi.org/10.7202/1027429ar pour qui ce type sert à « ériger un monument, à commémorer un souvenir qui a disparu, mais dont subsiste une trace ».

[21] Michel Foucault, « Des espaces autres. Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967 », Architecture, Mouvement, Continuité, 5, 1984, p. 46-49, p. 47.

[22] Lionel Dupuy, L'imaginaire géographique. Essai de géographie littéraire, Pau, Presses de l'Université de Pau et des Pays de l’Adour, collection « Spatialités », 2019, s. p.

[23] « y pensar que estamos sobre un muladar. El señor levantó esta casa en el barrio de los Humeros. Tal era la acumulación de basuras que la casa ha quedado por encima de la muralla » (p. 362).

[24] M. FOUCAULT, op. cit., p. 48.

[25] « los laberínticos pasillos de la biblioteca », (p. 233).

[26] Christian JACOB, « Rassembler la mémoire. Réflexions sur l'histoire des bibliothèques », Diogène, 196, 2001, p. 53-76, p. 58.

[27] La formule est d’ailleurs reprise en écho dans les notes finales de l’auteur « y como se dice en esta novela, los libros son una buena brújula para cuando no sabes qué camino tomar » (p. 599).

Résumé

Cet article analyse comment El mercader de libros (2020) de Luis Zueco reconstitue et valorise le patrimoine matériel et immatériel de la Séville du début du XVIᵉ siècle. À travers les déplacements d’un protagoniste étranger, le roman offre une cartographie vivante de la ville : monuments, quartiers populaires, espaces de commerce, lieux d’archives et zones interlopes. Zueco combine sources historiques et imagination romanesque pour ressusciter des espaces parfois disparus et interroger la capacité de la fiction historique à préserver, transmettre et réactiver la mémoire urbaine sévillane.

 

Resumen

Este artículo analiza cómo El mercader de libros (2020), de Luis Zueco, reconstruye y pone en valor el patrimonio material e inmaterial de la Sevilla de comienzos del siglo XVI. A través de los desplazamientos de un protagonista extranjero, la novela ofrece una cartografía viva de la ciudad: monumentos, barrios populares, espacios comerciales, lugares de archivo y zonas marginales. Zueco combina fuentes históricas e imaginación narrativa para resucitar espacios a veces desaparecidos y para interrogar la capacidad de la ficción histórica de preservar, transmitir y reactivar la memoria urbana sevillana.

Introduction

El mercader de libros : Séville dans l’espace globalisé de la Renaissance

El mercader de libros : espace globalisé et Europe humaniste

L’espace sévillan

Les lieux patrimoniaux incontournables

La géographie sociale

L’intertextualité picaresque

Le palais-bibliothèque d’Hernando Colomb

Un lieu de l’entre-deux

Un lieu de préservation et de diffusion du savoir

Un lieu ambivalent

Conclusion

Caroline LYVET

Univ. Artois, UR 4028, Textes et Cultures, F-62000 Arras, France

Christine MARGUET

Université de Paris 8, Laboratoire d’Études Romanes, EA 4385

Caroline LYVET et Christine MARGUET, « Recréation du patrimoine matériel et immatériel sévillan dans El mercader de libros de Luis Zueco (2020) », L’Entre-deux, 18 (3) | décembre 2025 | URL : https://www.lentre-deux.com/?b=387 | consulté le 22-01-2026

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LAZURE, Guy, « Pratiques intellectuelles et transmission du savoir dans les milieux lettrés sévillans. L'archéologie de deux grandes bibliothèques, XVIe-XVIIe siècles », Dix-septième siècle, 266 (1), 2015, p. 55-76.

 

Le Gall, Jean-Marie, Défense et illustration de la Renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

 

Le Moigne, Jean-Louis « Les trois questions de l'épistémologie : le statut, la méthode et la valeur de la connaissance », Les épistémologies constructivistes, (1re éd. 1995), Paris, Presses Universitaires de France, 2021, p. 3-12.

 

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Entretien avec David Yagüe, blog XX siglos, 16 avril, 2020, URL : https://www.20minutos.es/cultura/blogs/xx-siglos/luis-zueco-libertad-expresion-siempre-estara-amenazada-pero-es-una-batalla-perdida-para-sus-enemigos-5549392/.