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ici mon texte footnote here ©2016 TRB
Numéro 18 | décembre 2025 | Présences contemporaines 4, Territoires et sociétés avant et après la Renaixença catalane, ART’HIFICE 1
Présences contemporaines 4
Témoignage. Traduire Jeanne Benameur
Bill JOHNSTON
rien

 

Pendant l’été 2017, je me suis rendu compte qu’après avoir passé plus que vingt ans à traduire la littérature polonaise – poésie, prose, théâtre – j’avais envie (peut-être même besoin) d’aller dans une direction à la fois nouvelle et familière. J’avais étudié la langue et la littérature françaises pendant ma jeunesse, à l’école puis à l’université, mais à l’âge de 23 ans, j’avais été choisi par la Pologne et le polonais. Après plus de trente ans d’absence, je ressentais l’envie de retourner à ma première langue étrangère, de la réapprendre, et de m’essayer à traduire sa littérature. J’étais aussi arrivé à un point dans ma carrière où je voulais choisir mes propres textes, plutôt que de rechercher des commandes pour une maison d’édition. Certains textes parmi les classiques me tentaient. En même temps, je me disais que j’aimerais bien trouver quelque chose d’intéressant dans la littérature contemporaine.

Cet été-là, je séjournais en Bourgogne, dans la famille de ma femme, et j’avais prévu de me rendre ensuite en Écosse, dans une des îles Orcades. Avant de partir, je suis allé dans une belle petite librairie à Beaune, qui s’appelle Des Livres et des Hommes, à la recherche de possibilités.

C’est là que j’ai découvert un petit livre, récemment publié, dont le titre m’a interpellé : L’Enfant qui1. Drôle de titre, un petit bout de phrase inachevé, qui donnait envie de savoir : qui, quoi ? J’ai acheté le livre, je l’ai apporté sur l’île et je l’ai lu.

J’ai tout de suite su que je voulais le traduire. Ce qui m’attirait dès le début — avant même d’entrer dans l’histoire, les personnages, les événements, les thèmes — c’était avant tout le langage, le style, quoique j’évite de plus en plus le mot « style. », en anglais du moins, je préfère utiliser le terme de « voix » : « la voix de l’auteur ». Bien sûr, je sais très bien que ce n’est pas l’auteur qui parle dans un roman mais le narrateur ou la narratrice. On sait évidemment aussi que celui ou celle qui a créé, qui a inventé ce narrateur ou cette narratrice, c’est l’auteur ; et je pense que le critique américain Wayne Booth avait raison quand il a suggéré l’existence de ce qu’il a appelé « l’auteur imaginé » – imaginé de façon unique, bien entendu, par chaque lecteur ou lectrice.

Quoi qu’il en soit, ce sont le style, la voix, le langage de L’Enfant qui qui m’ont entraîné dans le livre — dans le monde littéraire de Jeanne Benameur. Ici je dois expliquer quelque chose à propos des traducteurs. Je suis profondément reconnaissant envers mes collègues du département de littérature comparée à Indiana University : ils m’acceptent comme faisant partie de notre petite communauté, malgré une différence profonde dans notre façon de travailler. En tant que traducteur littéraire je ne partage pas exactement leurs intérêts, leurs fascinations, ou leurs points d’entrée dans des textes littéraires. La plupart d’entre eux étudient le contenu du roman, son contexte historique, politique ou social, la psychologie de ses personnages et leurs relations, ou bien encore sa dimension théorique, ce qu’il apporte de nouveau dans la littérature. Tout cela m’intéresse aussi bien entendu. Mais ce qui m’intéresse avant tout, dans les deux sens temporel et hiérarchique de la préposition « avant », c’est le langage. Ce sont les mots, le ton, la façon de parler, la voix, qui n’est peut-être pas celle de l’auteur en effet mais qui est la voix du texte. C’est ce qui m’accroche en premier et me tient jusqu’à la fin du livre, m’y fait retourner, m’empêche de le quitter, de passer facilement à une autre lecture, me fait tourner autour de lui. Tout le reste est très important, cela va sans dire, mais la voix, c’est le sine qua non. Moi, pour pouvoir traduire une œuvre, je dois ressentir cette voix, et pas seulement dans la langue originelle du texte. Il faut que je pressente la possibilité de cette voix – sa naissance même peut-être, les premiers signes de son existence future – en anglais, dans ma propre langue. En moi.

Dans L’Enfant qui, cette relation (ou réaction) essentielle, nécessaire, j’ai commencé à la sentir, à la soupçonner, à l’entendre résonner à l’intérieur de ma propre langue, dès le début, dès les tout premiers mots :

 

Dans ta tête d’enfant, il y a de brusques ciels clairs arrachés à une peine lente, basse, impénétrable. (EQ, p. 9)

 

Cette voix était tout à fait nouvelle pour moi, tout à fait distincte, unique, et irrésistible. L’adjectif « brusque » – « de brusques ciels clairs » – était tellement inattendu, et en même temps évident, nécessaire, dans cette phrase. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi ce mot, cette phrase, ce début m’ont tant fasciné. Je connaissais le mot « brusque, » et je pouvais imaginer ce que veut dire « un brusque ciel clair ». Mais en même temps, j’ai ressenti en moi plusieurs façons de comprendre la signification du mot dans ce contexte, la multitude des sens qui s’y déployaient. Il n’est pas tout à fait exact de dire que je commençais alors à ressentir le texte en anglais, parce qu’il fallait vraiment réfléchir à ce mot, et aux autres mots dans cette phrase (tout ce qu’ils peuvent vouloir dire), avant même de commencer à rendre le texte en anglais. Ce que je ressentais, ce n’était pas la traduction anglaise, c’était la potentialité de cette traduction, de mes choix qui marcheraient – en tout cas je l’espérais – aux côtés du texte français.

Pour revenir à l’ouverture de L’Enfant qui, je pourrais parler de cette phrase encore longuement : la légère violence, la lutte psychologique qui se laissent entrevoir dans le mot « arraché », l’étonnante complexité de la fin de la phrase « une peine lente, basse, impénétrable », chaque adjectif ajoutant une autre perspective à la souffrance de l’enfant. Et, avant tout, cet extraordinaire « ta », cette deuxième personne grammaticale, bouscule la distance habituelle qu’on trouve dans un texte où il y a juste un narrateur à la première personne, ou bien des personnages à la troisième personne avec lesquels un lecteur peut garder ses distances, peut décider jusqu’à quel point il veut entrer dans les relations, les événements, les émotions qui y sont décrits. Ici non. Tout de suite on est là, on participe, on sent, on souffre, on cherche : on est l’enfant qui.

Au moment de cette rencontre, à ce début de ma propre relation avec le texte, je ne savais pas si j’allais arriver à rendre ces impressions en anglais. D’abord, je reconnaissais deux choses : premièrement, la possibilité d’une voix anglaise, en moi, qui reflèterait dans ma propre langue les impressions dont j’avais fait l’expérience en lisant le texte français ; et deuxièmement, non seulement un désir, mais aussi en quelque sorte un besoin de chercher cette voix qui peut-être existait quelque part au-dedans de la mienne. Ou, je devrais plutôt dire, des miennes, parce que je suis traducteur, et que nous, les traducteurs, nous avons plusieurs voix, beaucoup de voix en nous, un peu comme les comédiens sur leur scène. En tout cas, ce qui était important, ce n’était pas le résultat – c’était beaucoup trop tôt pour cela – mais le défi, la quête.

 

In your head of a child there are sudden bright skies wrested from a low, lingering, unfathomable sadness.

 

The Child Who est le résultat de ma rencontre avec L’Enfant qui : le roman a été publié au États-Unis par une petite maison d’édition, Calypso Éditions, en avril 2020. Nous avions prévu d’inviter Jeanne Benameur pour fêter la parution du livre en anglais dans deux ou trois grandes villes, et une petite (la mienne). Mais hélas, la pandémie ne l’a pas permis. Entretemps, Cécile Lee, qui dirige une maison d’édition anglaise, Les Fugitives (spécialisée dans les traductions de littérature française contemporaine) a découvert ma traduction « américaine », et a voulu la republier au Royaume-Uni. C’est ainsi que j’ai enfin eu la chance de présenter le livre, d’en parler avec Jeanne Benameur à Édimbourg et à Londres au printemps 2022. J’avais lu alors d’autres livres d’elle, et je savais que je voulais— que je veux —continuer à traduire son oeuvre. L’Enfant qui a eu beaucoup de succès en Angleterre. La question s’est alors posée : que faire maintenant ?

En fin de compte, nous avons décidé que le prochain livre de Jeanne Benameur traduit en anglais serait Le pas d’Isis2, long poème paru cette année-là, en 2022, et qui m’a tout de suite fasciné, mais d’une façon tout à fait différente. Dans ses romans, Jeanne Benameur cherche à comprendre les autres, ses personnages, leurs relations, leurs réponses à des situations qui souvent les dépassent, les laissent interdits, les accablent. Ses romans sont tournés vers le monde extérieur. Le Pas d’Isis poursuit la même quête de compréhension, d’élucidation, d’expression, mais dirigée vers elle-même. Ce qui m’interpellait dans ce texte-ci, c’était autre chose : j’ai été immédiatement saisi par sa simplicité, sa beauté si peu encombrée, son incroyable sagesse, et avant tout par son honnêteté morale, si je peux utiliser cette expression. Par cette simplicité, cette honnêteté et cette sagesse, je retrouvais dans Le Pas d’Isis ce qu’on trouve dans la littérature la plus belle et la plus sage : des points de connexion entre soi-même et l’autre. Moi qui suis né ailleurs, dans un autre corps et un autre temps, qui ai vécu autrement, dans des circonstances si différentes, je me suis reconnu dans ce texte qui parle pourtant uniquement des expériences, des émotions, d’une histoire intérieure de quelqu’un d’autre, et que je ne connaissais guère. Jeanne Benameur a réussi à m’offrir un vaisseau qui m’emmenait depuis ma propre vie jusque dans la sienne. Et, puisqu’il y avait de la place pour moi dans ce poème qui est tellement personnel– qui parle juste d’elle-même, de ses besoins et de ses peurs – il y avait aussi de la place pour ma propre langue, et encore une fois j’avais envie, et besoin, d’essayer de rendre ces mots si directs, si bien choisis, dans des mots si possibles aussi directs et simples et sages en anglais. Pour quelques belles semaines j’avais envie, j’avais besoin, de devenir cette petite fille qui découvrait la mer :

 

sur le bateau je n’ai plus voulu faire partie

j’ai fui

seule

à la découverte

d’autres visages d’autres voix

passagère petite

parmi les passagers

avide d’un autre monde [...] (PI, p. 17)

 

Et je me reconnaissais en elle quand, toute petite encore, elle tombe amoureuse de sa propre langue, parce que moi aussi, au même âge à peu près, quelques années plus tard, dans un autre endroit, je suis tombé amoureux de ma langue maternelle, et c’était cet amour qui, maintenant, m’amenait à « entrer dans les signes » de Jeanne Benameur, et à les transformer en mes propres signes en leur laissant (encore une fois, je l’espérais bien) leur sagesse, leur beauté, leur simplicité, leur honnêteté :

 

j’ai caressé le verbe

j’ai voulu connaître de la langue

les finesses

les aspérités

la sentir au plus près

au plus délicat de ses ramures

la faisant mienne

pour comprendre

voulant pénétrer tous ses mystères

et les laisser grandir en moi

 

Comprenant que par une langue s’offrait à moi

une grammaire possible du monde (PI, p. 21-22)

 

I caressed the word

I sought to know the subtleties

the rough edges

of the language

to feel it from close up

in its most delicate branchings

making it mine

so as to understand

wanting to probe its mysteries

and let them grow inside me

 

aware that through a language I was being offered

a possible grammar of the world

 

Ce n’est pas à moi de juger si mes traductions sont réussies ou non. Je peux juste parler de ce que je ressens et de ce que je cherche à faire. Si cela a marché ou pas, c’est aux autres de le dire. Aujourd’hui je voulais seulement parler de cet élan qui met en marche le désir, le besoin de traduire Jeanne Benameur.

Pour moi, les livres de Jeanne Benameur sont des îles. Elle, elle a bien sûr son île de Ré à La Rochelle, et elle a sa Crète. Quant à moi, ma première lecture de L’Enfant qui a eu lieu sur l’île de South Ronaldsay dans les îles Orcades, et ce texte me fait toujours penser aux vues magnifiques que j’avais sur les paysages d’eau et de terre mélangés, là où la lumière change toutes les deux minutes à cause des vents et des nuages. Le Pas d’Isis à son tour, je l’associe à l’île du Frioul, au large de Marseille, où j’ai passé beaucoup de temps à la traduction de ce poème, lors d’une année sabbatique. Et au moment où j’écris ce texte, je suis assis dans une petite maison qui donne sur le lac Michigan, dans les dunes du nord de l’état d’Indiana ; j’observe le jour qui se lève. Certes, je ne suis pas sur une île ; mais devant moi il y a une vaste étendue d’eau, grande comme une mer, avec des vagues entièrement maritimes, et des naufrages là-bas, au fond, partout— un peu comme des traductions perdues, inachevées ou échouées. Et là où il y a la mer, il y a toujours des îles.

L’œuvre de Jeanne Benameur – ses livres, ses poèmes — c’est un archipel. Chaque île, chaque îlot, a son caractère grand ou petit, rugueux ou lisse, montagneux ou plat. J’ai envie de passer d’île en île, de passer du temps sur chacune, et d’en faire ma propre petite carte avec une légende en anglais. C’est mon voyage avec Jeanne Benameur qui dure… qui durera.


 

[1] Jeanne BENAMEUR, L’Enfant qui [2017], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2019. (désormais EQ)

[2] Id., Le Pas d’Isis, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2021. (désormais PI).

Résumé

Le témoignage relate l’expérience humaine et poétique qu’a constituée la traduction en anglais du récit L’Enfant qui de Jeanne Benameur

 

Abstract

The testimonial recounts the human and poetic experience of translating Jeanne Benameur’s story L’Enfant qui into english.

Bill JOHNSTON

Indiana University

Bill JOHNSTON, « Témoignage. Traduire Jeanne Benameur », L’Entre-deux, 18 (1) | décembre 2025 | URL : https://www.lentre-deux.com/?b=370 | consulté le 21-01-2026

BENAMEUR Jeanne, L’Enfant qui [2017], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2019. (EQ).

—, The child who, traduit par Bill Johnston, Philadelphia, Calypso Éditions, 2020.

—, Le Pas d’Isis, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2021. (PI).