Si elle trouve son origine au XIXe siècle, la récupération de l’Histoire d’un passé lointain à des fins de valorisation d’un patrimoine national est un phénomène qui a connu un essor considérable au cours des XXe et XXIe siècles, notamment dans les domaines de la fiction et des arts. Qualifié, dans certains cas, comme celui du roman historique espagnol des années 1990, de véritable boom littéraire1, ce phénomène a suscité un intérêt croissant auprès des chercheurs. Aussi les dernières années du XXe siècle et les premières du XXIe ont-elles été marquées par la tenue de manifestations scientifiques réunissant chercheurs et auteurs autour de ces productions hybrides, mêlant l’Histoire à la fiction2. De même, les études consacrées au médiévalisme ont-elles connu un développement sans précédent, comme en témoigne la parution récente du Dictionnaire du Moyen Âge imaginaire sous la direction d’Anne Besson, William Blanc et Vincent Ferré3.
Par ailleurs, concernant la reconstitution d’une histoire plus récente, se sont développées des réflexions sur la porosité des frontières entre Histoire et littérature et sur la façon dont « l’Histoire [était] saisie par la fiction », pour reprendre les termes de la revue Le Débat4. Plusieurs initiatives consacrées à la « fabrique » du patrimoine littéraire ont aussi vu le jour, telles que le réseau PatrimoniaLitté (https://respalitt.hypotheses.org) ou le projet « Faire le point sur les fictions historiques » (https://mhma.hypotheses.org/133), consacré au monde anglophone.
De même, dans le but de rendre visible un héritage culturel effacé ou oublié, mais aussi d’en identifier les particularités, ont été réhabilités certains concepts médiévaux, comme le montre la création, en 2015, des Journées du Matrimoine.
Parallèlement à ces projets s’est développée une véritable réflexion sur la question, de plus en plus prégnante, des modes de restitution et de transmission des mémoires du passé au sein d’une société où, face à l’historiographie traditionnelle, quelque peu tombée en désuétude, s’impose le recours à d’autres supports facilitant l’accès du public à un patrimoine devenu hermétique. Or si nombre d’historiens ont entrepris de « revisiter l’approche des sources historiques » grâce aux nouvelles technologies5, d’autres se sont engagés dans une démarche pédagogique visant la diffusion, voire la « vulgarisation » de ces patrimoines peu accessibles, qu’ils soient de nature historique, littéraire ou artistique, en ayant recours à d’autres canaux, tels que les romans historiques évoqués précédemment, fondés principalement sur trois modalités discursives – la biographie, le roman policier ou le roman d’aventures –, les ouvrages à destination de la jeunesse6, la bande dessinée7, ou la participation, en tant que conseillers historiques, à des séries ou des grandes productions cinématographiques8.
Toutefois, ces entreprises de reconstitution historique ont rarement fait l’objet d’une réflexion d’ensemble. Or il convient de porter un regard sur les différents canaux de diffusion de ces restitutions, sur les choix opérés, sur les procédés d’imbrication entre Histoire et fiction et sur leurs implications. Quelle matière et quelles sources sont-elles privilégiées selon les supports et les aires culturelles ? Comment les sources sont-elles intégrées ? Peut-on identifier des procédés communs et des spécificités ? Quels sont les propos et les enjeux, notamment politiques et économiques de ces reconstitutions ? Dans quelle mesure le patrimoine qu’elles restituent est-il le reflet de l’Histoire ? En quoi peut-on parler d’invisibilisation, d’instrumentalisation, voire de trahison ?
C’est à ces diverses questions qu’entend répondre le projet ART’HIFICE, qui a vu le jour dans le cadre d’un financement du CPER « Anamorphose. Le patrimoine sous le territoire, le territoire sous le patrimoine » (https://anamorphose.hypotheses.org), et dont l’objectif est double : identifier, d’une part, les processus et les enjeux de la « fabrique » contemporaine de l’histoire médiévale et moderne, mais aussi contribuer, d’autre part, à la valorisation de cette production auprès d’un large public à travers l’organisation, tous les deux ans, au sein de la ville d'Arras, d’un festival réunissant chercheurs et artistes autour de l’un des aspects de ces vecteurs d’un patrimoine oublié.
La première édition du festival ART’HIFICE, qui s’est tenue à Arras les 28, 29 et 30 novembre 2024, portait en particulier sur le rapport qu’entretient l’auteur ou l’artiste avec l’espace. En effet, le défi d’une réflexion sur la préservation, la réhabilitation ou la remythification des événements et des grandes figures du passé ne réside-t-il pas dans la mise en évidence de l’articulation entre le temps « raconté » et l’espace « construit » ou « reconstruit », c’est-à-dire, entre le patrimoine historique et le territoire ? Cette problématique a été abordée dans le cadre des conférences proposées par une quinzaine de chercheurs au sein de l’Université d’Artois et dans l’enceinte de l’Hôtel de Guînes, où la Mairie d’Arras a accueilli le festival. À ces réflexions scientifiques se sont ajoutées une projection-débat au Mégarama d’Arras9 ainsi qu’une présentation de livre10, un concert en trio11 et une table ronde autour de deux bandes dessinées12.
De ces divers moments témoigne le livret confectionné par Ségolène Cassoret, auquel s’ajoutent les textes réunis dans ce dossier.
[1] Cf. Antonio HUERTAS MORALES, La Edad Media contemporánea. Estudio de la novela española de témática medieval, 2014.
[2] Voir, par exemple, José JURADO MORALES (coord.), Reflexiones sobre la novela histórica, 2006.
[3] Anne BESSON, William BLANC et Vincent FERRÉ (dir.), Dictionnaire du Moyen âge imaginaire. Le médiévalisme, hier et aujourd’hui, Paris, Éditions Vendémiaire, 2022.
[4] « L’Histoire saisie par la fiction », Le Débat. Histoire, politique, société, 165 (3), 2011.
[5] « Revisiter l’approche des sources historiques », Cahiers d’histoire, vol. 37, 1, automne 2019.
[6] Vid. Bruno DUMÉZIL, Les Barbares expliqués à mon fils, Paris, Seuil, 2010.
[7] Voir par exemple les deux bandes dessinées dont les scénaristes ont participé à la table ronde du festival ART’HIFICE : Alain AYROLES et Juanjo GUARNIDO, Les Indes fourbes, Paris, Delcourt, 2019 ; Alberto VALERO, El Cid, Barcelone, Ediciones B, Penguin Random House, 2020.
[8] Tel est le cas de l’historien et romancier espagnol José Luis Corral, venu présenter un de ses ouvrages durant le festival, et qui fut conseiller historique auprès de Ridley Scott pour 1492 : Christophe Colomb – 1992.
[9] Projection du film historique L’échange des princesses (Marc Dugain, 2017), présenté par Sarah Voinier.
[10] Présentation, par José Luis Corral de son ouvrage Covadonga, la batalla que nunca fue, Barcelone, Ediciones B, Penguin Random House, 2024.
[11] Concert « Invitation au voyage musical » avec Marc Zuili (flûte), Alain Moglia (violon), Chantal Mathieu (harpe), organisé avec le soutien du Service Vie Culturelle et Associative de l’Université d’Artois.
[12] Table ronde sur les bandes dessinées Alain AYROLES et Juanjo GUARNIDO, Les Indes fourbes, Paris, Delcourt, 2019 et Alberto VALERO, El Cid, Barcelone, Ediciones B, Penguin Random House, 2020, en présence d’Alain Ayroles et d’Alberto Valero.
Patricia ROCHWERT-ZUILI
Université d’Artois, Textes & Cultures, UR 4028