« Je crois au verbe. À sa puissance à nous transformer. Je crois à la silencieuse insurrection du mot juste.
La venue du souffle au mot.
Écrire. »
(Vers l’écriture1, p. 9)
C’est par ces mots que s’ouvre le livre réflexif que Jeanne Benameur vient de consacrer à l’écriture, Vers l’écriture, l’un des trois volets de la trilogie qui voit le jour au début de l’année 2025. Trois livres, trois genres, trois facettes d’une même œuvre singulière : le roman avec Vivre tout bas2, l’essai avec Vers l’écriture, la poésie enfin avec Nous vous parlons d’amour3.
Les mots de Jeanne Benameur sur lesquels s’ouvre mon propos me semblent en condenser l’essentiel, comme s’il ne me restait qu’à déployer un origami, à laisser s’ouvrir le bourgeon d’une pensée sertie dans l’écorce, à faire transhumer une parole dense et verticale vers les plaines où l’on éclaire, où l’on explique, où l’on commente. Aussi vais-je tenter de le faire en respectant les principes du pacte invisible qui me relie à Jeanne Benameur, celui qu’instaurent le dialogue entre deux créateurs, mais aussi la relation très privilégiée qu’entretiennent depuis près de quinze ans une autrice et son éditeur :
• Préférer la glaise des mots, celle que nous façonnons avec nos mains amoureuses de potier, à la glose, à l’analyse, au commentaire.
• Faire entendre la vibration du poème, sa vie, son souffle, plutôt qu’en faire l’anatomie.
• Éviter de jouer aux doctes, ne pas accorder de primat à l’analyse, au commentaire, afin de rester rivés au seul pouvoir du poème, un pouvoir qui ne confère aucune puissance, mais qui porte en lui l’énergie de la transformation du monde.
Bref, au moment de parler de la poésie de mon autrice et amie Jeanne Benameur, je mesure le risque que je prends, le piège que je me suis tendu, le vertige qui me guette, à vouloir parler d’une poésie que j’aime. Car, nous le savons bien, on peut être amateur, connaisseur d’opéras, de jazz ou de whisky, et se montrer incapable d’en parler. Pis encore, on peut en parler brillamment et voir s’en éloigner la magie scénique, la résonance ou la saveur.
Dans l’un de ses livres de poésie – j’évite à dessein le terme recueil –, Il y a un fleuve4, Jeanne Benameur invite le lecteur à suivre le cheminement d’un être, qu’elle nomme « l’homme », qui remonte le fleuve, le lent écoulement de l’eau, pour tenter d’atteindre la source, « la mare de boue » qui donne naissance au cours d’eau.
Son personnage ne descend pas « des fleuves impassibles » à la manière d’Arthur Rimbaud, il ne se demande pas s’il est « encore loin de la mer » comme le faisait Claude Roy, il chemine à l’envers du temps qui s’écoule pour remonter vers l’impossible, ou l’impensable, source.
Ce mouvement, à rebours du processus naturel qui mène à la publication, est précisément celui que j’adopterai pour structurer mon propos. Éditer, dire, écrire de la poésie, tels seront les axes de la modeste intervention qui suit.
Il suffit de lire Vers l’écriture pour comprendre qu’aux yeux de Jeanne Benameur l’édition d’un texte n’est pas la continuité naturelle, le prolongement obligatoire, de l’acte d’écrire.
En distinguant, comme elle le fait, le scripteur et l’auteur – « Quand j’écris un texte, je suis le scripteur. Pas encore l’auteur. » (VE, p. 17) –, elle laisse entendre, sans le dire, que l’écriture est un acte et l’édition un autre acte, et que nous ne gagnons rien à les confondre. Implicitement, elle affirme aussi qu’il est des textes qui n’ont pas nécessairement vocation à être publiés, et que l’édition d’un texte est une transmutation impossible à banaliser.
Que signifie pour elle le fait d’éditer de la poésie ? Quelle place l’édition de la poésie occupe-t-elle dans sa vie et dans son œuvre ? Éditer, oui, mais par qui, pour qui, pourquoi ?
En 2011, Jeanne Benameur surprenait son lectorat en publiant, dans la collection « Embrasures » de ma jeune maison d’édition, créée en 2010, un livre de poésie : Notre nom est une île5.
« Tiens, Jeanne Benameur se met à la poésie ! » ou « Ah ! je ne savais pas que Jeanne Benameur écrivait des poèmes », entendait-on alors dans les salons, étonnement aussitôt tempéré par cette concession : « Il est vrai que ses romans, sa prose, ont quelque chose de poétique... » ; « Passer du roman à la poésie... Oui, quand on y songe, c’est assez logique... ».
Sauf que Jeanne Benameur n’est pas, à proprement parler, passée du roman à la poésie. Comme Margaret Atwood, dont je publie la même année un premier recueil de poèmes, Le Journal de Susanna Moodie, ou Ananda Devi, Louis-Philippe Dalembert et d’autres encore, Jeanne Benameur est entrée en littérature par la poésie. Son premier livre, Naissance de l’oubli, publié en 1987 aux Éditions Guy Chambelland, était un recueil de poèmes.
Premier livre, premier éditeur, premier acte oublié aussi, puisque ce premier compagnon de route littéraire fera bientôt défection.
Lorsque Jeanne Benameur publie Naissance de l’oubli en 1987, Guy Chambelland, poète, critique, libraire, éditeur, est un homme dont le catalogue appartient presque déjà au passé. Né en 1927, âgé de soixante ans, il fut l’éditeur de maintes voix importantes de la poésie du XXe siècle, majoritairement des hommes, parmi lesquels Jean Rousselot, Alain Borne, Serge Brindeau, Edmond Humeau, Pierre Albert Birot, Georges-Louis Godeau, Yves Martin, Jacques Izoard, Jean-Claude Izzo, Jean Joubert, Jean Pérol, François Montmaneix ou Marcel Migozzi qui vient de disparaître. Plus proches de nous, Christian Poslaniec, Michel Baglin, François de Cornière, Colette Gibelin, James Sacré, ainsi que de nombreux poètes dont les noms sont aujourd’hui oubliés.
Guy Chambelland manifesta contre la torture durant la
guerre d’Algérie et publia, de 1971 à 1976, le journal Vallée de la
Cèze pour dénoncer la spéculation immobilière dans la région de Goudargues
dans le Gard, où il vécut de 1963 à 1986.
L’éditeur tire sa révérence quelques années plus tard, au seuil de l’année 1996 : « Guy Chambelland est mort brutalement le 13 janvier 1996. On a parlé d’autodestruction et de suicide. Une chose est certaine, c’est que le poète traversait peut-être sa période la plus noire. Il semblait être totalement absorbé, et de façon irréversible, par l’œil du cyclone de ses abîmes » écrit Christophe Dauphin dans la revue Les hommes sans épaules6.
Dès lors, Jeanne Benameur est comme orpheline de son premier éditeur. La jeune femme, qui a dû quitter enfant la terre algérienne où elle a vu le jour, naît une nouvelle fois à l’oubli. Il lui faut renoncer au territoire de parole qui s’était ouvert pour elle, abandonner un domaine nommé « Chambelland », fermer une porte et se remettre en marche. Naissance de l’oubli, donc, comme si l’édition de poésie l’avait conduite sur la pente du silence. Un silence qui ne sera ni mort ni reniement, puisqu’elle continuera à écrire. En secret. Sans éditeur. Sans lecteurs.
Le titre du premier livre pour adulte qui paraîtra après la mort de Guy Chambelland semble tirer les leçons de l’expérience vécue : Ça t’apprendra à vivre7. Jeanne Benameur, elle aussi, se trouve au seuil de son œuvre. Voici la façon dont Murielle Szac évoque cet épisode dans la postface de l’édition de poche de L’Exil n’a pas d’ombre8 :
Si son œuvre de romancière à succès lui a acquis une notoriété incontestable dans le domaine de la fiction, c’est la poésie qui préexiste, matrice de tout son travail. Elle doit sa première publication à un libraire bourru, Guy Chambelland, dont elle fréquente assidûment la boutique parisienne. Car cet homme est avant tout un éditeur de poésie. C’est lui qui le premier lui lance : « Vous, je suis sûr que vous écrivez. Faites-moi lire ! » Cette rencontre donnera son premier recueil Naissance de l’oubli, publié en 1989.
Mais son éditeur meurt, et sa poésie s’enfouit sous terre, continuant à couler de sa plume, limpide, tranquille, telle une eau souterraine. Et secrète.
Il faudra attendre les années 2010, et l’émergence de la maison d’édition que Murielle Szac et moi-même avons créée, pour que renaisse l’envie de publier sa poésie. Une porte s’ouvre à nouveau. Un coffre sort du grenier où il était enfermé. Nous réfléchissons ensemble aux modalités de publication des textes qui dorment dans le sol gelé d’une attente. La collection se nommera « Embrasures » : des petits livres de 64 pages, à prix modique, pour aller à la rencontre d’un lectorat encore peu réceptif à la poésie. Les livres de poésie se succèdent alors, comme autant de pas japonais dans le territoire inondé du premier livre : Notre nom est une île9 en 2011, Il y a un fleuve10 en 2012, De bronze et de souffle, nos cœurs11 (avec des gravures de Rémi Polack) en 2014, La géographie absente12 en 2017, L’Exil n’a pas d’ombre en 2019, Le pas d’Isis13 en 2022, L’Exil n’a pas d’ombre précédé de La Géographie absente, avec la postface de Murielle Szac, dans la collection « Sacoche » en 2023, Nous vous parlons d’amour14, deux ans plus tard.
La source que l’on croyait tarie s’écoule à nouveau ; la poésie qui dormait sous les pierres retrouve enfin le chemin des lecteurs.
Quand on regarde la bibliographie de Jeanne Benameur au cours des dix ou douze dernières années, on se rend compte des liens qui s’établissent entre le déploiement de son œuvre romanesque et celui de l’œuvre poétique. Romans et poésie se positionnent souvent en miroir l’un de l’autre, se donnent en duo ou dans une alternance significative :
Les Insurrections singulières et Notre nom est une île
Otages intimes et La Géographie absente
Ceux qui partent et L’Exil n’a pas d’ombre
La Patience des traces et Le Pas d’Isis
Vivre tout bas et Nous vous parlons d’amour
Concomitance et continuité, puisque ces publications s’inscrivent dans une fidélité à deux éditeurs – Actes Sud et les Éditions Bruno Doucey – qui travaillent judicieusement ensemble, pour alterner les publications (un mince livre de poésie peut venir se glisser entre deux romans) ou orchestrer des mises en vente simultanées, comme c’est le cas avec les trois livres qui ont ouvert l’année 2025.
L’acte éditorial est donc conscientisé, concerté, réfléchi, dans un souci permanent de lier projet de publication et communication autour des œuvres, respect des souhaits de l’autrice et prise en compte de l’attente des lecteurs, saisonnalité des parutions et organisation d’une tournée de promotion qui la tient éloignée longtemps, trop longtemps parfois, des lieux de retrait où l’œuvre s’élabore.
En un mot, nous éditons des livres, mais nous pensons des projets. Nous organisons la publication des œuvres de Jeanne Benameur, et nous accompagnons les temps de repli nécessaires à sa créativité.
Chez elle, l’écriture poétique vient « doubler », redoubler, dédoubler, l’écriture romanesque. Plus légère, plus aérée, plus verticale aussi, faite de fulgurances, elle paraît souvent s’inscrire dans les marges des romans qui nécessitent un lourd travail, une ascèse, mais elle nous mène au cœur du dire, dans cet espace essentiel où les mots laissent entendre ce qu’ils ne disent pas.
Paraphrasant Lao Tseu, le père fondateur du taoïsme, et les grands principes de la philosophie orientale, je suis presque tenté de dire que les rayons constitutifs d’une roue sont les trames narratives du récit, alors que la poésie est le vide du moyeu qui permet au chariot d’avancer. Ou bien encore, que la matière romanesque – personnages, scénario, scènes narratives – constitue l’argile modelée dont nous faisons le vase, mais que la poésie s’apparente au vide qui retient ce que nous y versons. Enfin, que le romancier bâtit une maison avec des pierres, des planches et des clous, des tenons, des mortaises et des chevilles, mais que le poétique est l’espace intérieur qui rend les lieux habitables.
Jeanne Benameur, on le sait, aime les ateliers – ateliers d’écriture et ateliers d’artiste –, ces lieux où la main façonne, où l’on remet l’ouvrage sur le métier. Elle aime surtout l’esprit d’atelier, ces moments d’échanges sur le texte, ce temps où l’on s’accorde un second acte de création : non plus écrire, mais bâtir un livre de poésie, dessiner des parcours de lecture, architecturer ce qui deviendra livre, matière imprimée.
Ce dialogue avec l’éditeur a presque toujours quelque chose d’organique. On fait entendre le texte, on le met en bouche, on entre dans ce que l’on pourrait appeler une pesée du silence, les blancs typographiques devenant presque aussi importants que les mots du poème. Le texte trouve sa forme définitive à l’oreille et à la voix ; il s’inscrit dans une page, une maquette, une grille ; il compose avec le champ restreint des possibles, avant d’être composé ; il éprouve le destinataire, avant de devenir épreuves à relire ; il imprime sa marque sur un premier destinataire, l’éditeur, qui se fait tour à tour lecteur naïf et expert, – avant d’être définitivement imprimé.
Dans le travail autour du texte poétique, Jeanne Benameur chérit ce moment où l’on règle le texte à l’œil, à la voix et à l’oreille. Et je la soupçonnerais presque de regretter de ne pas disposer d’une version en braille pour pouvoir effleurer le texte de la main, y poser sa paume ouverte, le connaître du bout des doigts !
Toutes tâches qui consistent à transformer la forme privée d’une utopie en force collective.
Pour Jeanne Benameur, la poésie est d’abord affaire de souffle et de voix.
Ses textes poétiques le disent de façon étonnamment récurrente :
Notre bouche ne trie pas
Elle livre passage
du dedans
au dehors
Seul notre souffle
à nouveau
tente de rassembler la chair
à l’ossature
écrit-elle dans Notre nom est une île. (NN, p. 19)
Est-ce qu’on devrait apprendre les mots dès que le souffle nous vient sur terre juste pour pouvoir nommer les choses minuscules qui se perdent ?
s’interroge-t-elle dans L’Exil n’a pas d’ombre, où elle écrit aussi :
C’est par le souffle que quelque chose a lieu.
(EPA, p. 25)
Je parle toute seule.
Je chante.
Pour que ma voix conduise mes mots quelque part.
(EPA, p. 10)
Ou bien encore :
La voix de ma mère
la voix d’avant les mots je l’entends.
Jamais perdue.
Jamais perdue.
Où est son visage ?
(EPA, p. 11)
Une même place est accordée à la voix et au souffle dans La Géographie absente, livre dans lequel l’écrivaine évoque le départ de la terre natale, ce premier exil vécu lorsqu’elle avait cinq ans. Autour d’elle, les adultes s’affairent en silence. Il y a ces armoires que l’on vide en hâte, ces lourdes malles de fer qui attendent sur le seuil, la mer qu’il faudra bientôt traverser, ce chien qui erre sur le quai, la côte qui s’éloigne inexorablement... Plus encore la langue muette des mères.
Aujourd’hui nous faisons revenir dans
notre bouche les sons que nos mères
gardaient au secret de leurs palais
la langue ancienne
vient rythmer notre souffle
(GA, p. 55)
Une même confiance accordée au souffle s’exprime dans Nous vous parlons d’amour, livre de poésie porté à la scène par des comédiennes et des comédiens qui sont allés chercher loin leur humanité à travers les épreuves de la vie. Chaque voix y fait entendre sa singularité, bien arrimée à sa propre histoire et à son existence. Il y a celle qui hait son désir de vivre parce qu’elle a trop subi ; celui ou celle qui rêve de s’envoler comme un oiseau ; ceux que la violence du monde terrorise. Seul, chacun vacille et semble fragile. Mais ensemble, réunis dans un même texte, ils font corps et forment une communauté qui donne foi en la nature humaine, comme s’ils s’apprêtaient à réaliser ensemble une chorégraphie :
les corps des hommes et des femmes
sont prêts pour la danse
c’est notre chant qui souffle
sous la plante de leurs pieds
(NV, p. 32)
De même, cette vieille dame assise sur un banc, sur une île de la mer Égée, dont les paroles, formulées dans une autre langue, dessinent un chemin d’humanité :
j’aime cette vieille dame
qui est venue s’asseoir près de moi
sur un banc d’où je contemple la mer
nous deux dans les hauteurs de la ville blanche
écrasée de soleil
toute de noir vêtue comme les vieilles d’ici
appuyée à son bâton de bois
ses yeux si clairs dans le visage tanné par le vent
le soleil, les années et son sourire
ses paroles que je ne comprends pas
et les miennes en retour
j’écoute sa voix elle écoute la mienne
des petites paroles de rien du tout
(NV, p. 17-18)
Dans l’œuvre poétique de Jeanne Benameur, il est même un titre qui thématise cette importance accordée au souffle : De bronze et de souffle, nos cœurs15, livre de dialogue entre deux artistes, l’une poète, l’autre sculpteur, qui inventent un monde fait de personnages archaïques qui apparaissent et s’animent sous nos yeux, à l’image de la Femme Peuplier qui éprouve un « frémissement à chaque souffle qui passe » (DB, p. 67).
Dans le texte liminaire, intitulé « Le récit », Jeanne Benameur insiste encore sur cette importance du souffle et de la voix :
C’est le temps du passage
Le souffle est sans limite (DB, p. 19)
écrit-elle après s’être exprimée à la deuxième personne, sans que l’on sache précisément si elle s’adresse à elle-même, au lecteur ou à l’un de ses personnages :
Bientôt le son de sa voix te parvient mais c’est par le sol que t’arrivent les mots qu’elle prononce. Sa voix vibre sous la plante de tes pieds, elle est basse, lente.
(DB, p. 14).
On l’aura compris, pour Jeanne Benameur le souffle est indissociable de la vie. Il est le passage fondamental du dehors au dedans, l’élan vital, le flux, l’énergie du monde. Il n’est donc pas étonnant qu’il se pare, sous sa plume, d’une dimension spirituelle, spiritualité laïque d’autant plus essentielle qu’elle est universelle. La voix n’est autre que le souffle qui se mêle au son, et qui précède quelquefois le langage. Elle relie le corps au monde, participe d’un échange chimique entre soi et l’air qui nous entoure.
Chez Jeanne Benameur, le texte poétique connaît souvent un autre destin que celui du seul livre de poésie. Il n’est pas rare qu’il possède plusieurs vies, et qu’il abandonne, au fil de ses mues, l’une de ses enveloppes pour une autre plus grande.
Dix ans avant sa publication, L’Exil n’a pas d’ombre, par exemple, a été porté au théâtre par le metteur en scène Jean-Claude Gal qui lui a donné vie sur les planches du Petit vélo à Clermont-Ferrand. Deux monologues s’y entrelaçaient : celui d’une femme qui quitte son village et se met en marche dans le désert parce qu’on a déchiré son livre ; celui d’un homme qui la suit sans qu’elle le sache, pour la protéger, pour comprendre aussi l’attraction qu’elle exerce sur lui. L’un et l’autre se rejoindront à l’arrivée, face à la mer.
Le livre a ouvert en moi des portes immenses.
Plus rien ne peut les refermer.
(EPA, p. 35)
affirme le personnage féminin de ce texte qui fut porté à la scène, avant de connaître une seconde vie par la publication. Ce que dit cette femme de son rapport au livre pourrait parfaitement s’appliquer à la relation que Jeanne Benameur entretient avec la poésie, puisqu’elle est le genre qui ouvre d’autres portes, la forme qui se prête le mieux au dialogue avec d’autres arts.
En témoigne De bronze et de souffle, nos cœurs, premier livre de la collection « Passage des arts ». De son propre aveu, l’écrivaine a d’abord été touchée, pour ne pas dire intimidée, par la puissance des bronzes réalisés par le sculpteur, figures en déséquilibre qui aspirent à l’envol malgré le poids de la matière.
J’ai rencontré le travail de Rémi Polack grâce à une exposition. J’ai aimé le paradoxe de la légèreté au cœur du bronze. Le poids et l’envol à la fois. Quand il m’a proposé d’écrire pour ses bronzes, j’ai pourtant été réticente, habituée à travailler seule. Et puis il y a eu son invitation à venir voir une fonte.
J’ai pénétré dans ce lieu. Une sorte de grand hangar et au fond, le four, artisanal, qui me rappelait les anciennes lessiveuses. Le bruit qui m’a impressionnée et cette matière incandescente qui en est sortie. La chaleur et la violence du feu. La force de tout cela. J’étais au seuil d’un autre monde. Et quelque chose m’a saisie. C’était la présence de cet homme à la matière. Un affrontement sans détour. Avec toute la fragilité de ce qui ne se maîtrise pas. (DB, p. 7)
Pour faciliter l’avènement de l’écriture et permettre à Jeanne Benameur de travailler sur le même support que lui, Rémi Polack songe à faire des gravures à partir de ses bronzes. Les images servent alors de support à l’imagination créatrice de l’autrice, dont les mots tombent comme une pluie d’été : un pays fertile s’ouvre devant eux, des êtres étranges font leur apparition, des personnages s’animent. Au fil des pages, la vie naît de ce dialogue entre les arts. Et si gravures et poèmes s’entrecroisent, si histoires et images se mêlent, c’est que chacun des deux artistes chemine dans les traces de l’autre.
« Dessins et mots allaient figurer une œuvre nouvelle. » écrit encore Jeanne Benameur au seuil de ce livre. Ce processus d’engendrement créatif se poursuivra en effet au-delà de la rédaction de l’ouvrage.
Dans l’aventure il est arrivé aussi que mes paroles donnent à Rémi l’envie de créer un nouveau personnage. C’est le cas de l’Homme qui marche dans les traces des autres.
Aujourd’hui, quelque chose prend forme avec ce livre et c’est encore une autre étape. Le partage humain si fort que nous avons connu s’ouvre aux autres, et c’est une joie. (DB, p. 8)
Le livre de poésie que Jeanne Benameur publie au seuil de l’année 2025, Nous vous parlons d’amour, illustre de façon plus probante encore, ce goût du dialogue entre les arts et de la transmutation des formes.
Au départ, une demande du metteur en scène Massimo Dean : celle d’écrire un texte dans le cadre d’un projet de trois ans, développé par le Théâtre National de Bretagne et la compagnie Kali&Co, comme l’avait fait quelques années auparavant le poète Yvon Le Men, avec Les Épiphaniques, recueil également publié par les Éditions Bruno Doucey. L’objectif est d’aboutir à une production qui sera portée à la scène au cours du printemps 2025 avec des comédiens non formés professionnellement et cinq artistes, Massimo Dean, Laetitia Sheriff, Jeanne Benameur, Corentin Leconte et Mélanie Schaan.
La romancière rencontre les comédiens et vit avec eux un temps d’immersion et de présence au plateau. Les liens se créent. Un désir d’écriture naît de ces rencontres.
L’engagement donné à Massimo Dean bouscule le quotidien de la romancière, qui écrit pour le théâtre un texte qu’elle décide aussitôt de confier à son éditeur de poésie.
Je n’ai pas l’habitude de m’engager sur une longue période avec des contraintes de présence tant j’ai besoin de temps vide et libre pour écrire. On ne sait jamais pourquoi on dit oui un jour. J’ai dit oui et j’en suis bien heureuse. L’aventure dans laquelle nous sommes tous lancés me paraît à sa juste place aussi bien dans ma vie d’écriture que dans ma vie tout court et ma vie de citoyenne inquiète du monde. Nous œuvrons ensemble et le mot « ensemble » a toute sa force. Au fur et à mesure des temps passés avec la troupe, je suis de plus en plus profondément touchée et engagée. Il y a une force et une espérance formidables dans ce travail. Ce qu’on appelle « les marges » deviennent rhizomes fertiles. Je crois en l’avancée humaine qui se fait envers et contre tout. Il y a là une foi dans l’être humain qui me va bien. Le travail est exigeant et j’aime ça. Nos présences sont vives. Nous serons tous transformés par l’expérience et c’est ce que je demande à l’écriture. Chaque texte me transforme et, je l’espère, me rend plus sensible à l’humanité qui est en moi et dans chacun d’entre nous. Ce projet est une étape dans ma vie qui m’importe donc et qui m’est très chère. Merci à toutes celles et ceux qui en permettent le déploiement.
écrira-t-elle au terme de cette aventure16.
Ce texte poétique, publié au moment où débute la tournée de représentations, fait intervenir les comédiens qui portent Nous vous parlons d’amour sur scène. Les femmes et les hommes qu’elle rencontre deviennent ses personnages, qui porteront à leur tour au plateau les textes qui ont écrits pour eux. De la scène à l’écriture, et de l’écriture à la scène, la circularité est totale. L’une engendre l’autre, dans un mouvement où la relation humaine se trouve enrichie, démultipliée, comme réenchantée par la création artistique. Et il arrive que la mise en scène elle-même soit évoquée dans le texte, véritable mise en abyme de la poésie dans le théâtre de la vie.
Elle est assise dans le cercle des comédiens, eux sur les tabourets hauts, elle sur une chaise, comme le metteur en scène et quelques personnes venues assister à la répétition
Elle n’est pas comédienne
c’est une patiente
c’est le terme officiel ici patiente
et de la patience elle en a, beaucoup
(NV, p. 71)
Jeanne Benameur le sait : en poésie, comme dans la vie, l’oralité est native, elle précède toute manifestation scripturale.
Dans l’existence individuelle, celle que chacune et chacun d’entre nous avons connue, la parole poétique succède au babil enfantin, cette émulsion de salive et de souffle, cet infra-langage si beau, si expressif, si chantant. Si nécessaire et vital surtout.
Au cours de l’Histoire, les hommes ont produit des poèmes, des chants, des prières, des incantations avant de posséder l’écriture, – comme ils ont dessiné les parois des cavernes avant d’élaborer le concept de création picturale ou de figuration.
Jeanne Benameur n’ignore pas combien la poésie se nourrit de la rencontre vivante avec le public. La mise en voix du texte est son horizon, le partage son attente. Comme s’il fallait être deux pour faire un poème, avec quelqu’un pour l’écrire et quelqu’un pour le lire.
Lorsque les pages de son livre ont été brisées, « Elle », la figure féminine de L’Exil n’a pas d’ombre, a dû partir, quitter son village, se retrancher dans la communauté humaine dans laquelle elle vivait. Les hommes sont ainsi, ils n’enterrent pas leurs mots.
La grande question est donc bien celle de l’écriture. Pourquoi doubler l’existence humaine de l’écriture ? Pourquoi raconter le voyage de l’existence en s’enfermant dans la cabine sans fenêtre des mots ? Pourquoi confier nos mots, nos pauvres mots, nos cris, nos chants, au calame, au clou et à la plume, aux tablettes d’argile, aux planchettes de bois, aux peaux de bête, à la pierre, à l’os, au métal, au papyrus, à la soie, au papier, aux écrans – autres tablettes ?
Les personnages des poèmes de Jeanne Benameur ne cessent de dire l’importance de l’apprentissage de l’écriture, des signes, des lettres, de l’alphabet, de ce voyage de découverte dans la matérialité du langage.
Dans l’essai qu’elle intitule précisément Vers l’écriture, la romancière fait référence à cet apprentissage :
Le noir des caractères d’imprimerie me ramène au noir de mon petit tableau, dans la cuisine de ma mère.
Je revois les lettres de l’alphabet, tracée avec soin par sa main à la craie. (VE, p. 43)
Avant les mots que l’on apprend à lire et à écrire, surgissent les inscriptions, parfois sibyllines, indéchiffrables, que bien des textes poétiques mentionnent. Ainsi, la figure féminine de L’Exil n’a pas d’ombre trace-t-elle les lettres dans la poussière pour se sentir moins seule.
Je me sens moins seule de tracer les lettres dans la poussière.
Je sais que le vent les balaiera.
On n’attend rien d’un nom écrit dans la poussière.
Mais j’écris
et la force me vient
de l’écriture même.
(EPA, p. 36)
Elle marche dans les signes, dit-elle dans un passage qui frappe par sa verticalité :
Je marchais
dans les signes.
Mon corps
était emporté.
J’allais
et je vibrais toute.
Mon sang
était vif
sous ma peau.
(EPA, p. 29-30)
Une femme, un homme. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils partis ? Nous n’en saurons pas beaucoup plus, mais l’essentiel nous est donné dès les premières pages de ce long poème narratif : nous savons que la femme est partie parce que le livre de son enfance a été déchiré et qu’elle est entrée dans le langage. Son exil est celui de toutes les femmes qui tentent dans le monde d’aller vers la liberté, à travers la lecture et l’écriture. Quant à l’homme... lui ne sait pas lire les signes écrits sur une page. Son univers est celui des signes du ciel, du vent, des herbes, des traces d’animaux. Il est frappant de constater que celui qui ne détient pas les secrets du langage est habité par la peur. Il ne connaît rien de ce monde, qu’il tente de suivre, sans parvenir à saisir le sens de la quête de la femme qui marche devant lui.
Il la regarde tracer des signes sur le sable et il a peur.
Là où elle trace il n’a pas sa place.
Alors il se cache. Encore plus loin. Derrière le sable et le sable.
Il voudrait s’enfouir comme les bêtes le font devant ce qui terrifie.
Mais il est un homme.
Celui qui est un homme ne peut pas.
Il s’est allongé sur le sol. Il donne son regard au ciel.
Il attend la nuit.
Lui il sait lire la lente montée du soleil. Il sait déchiffrer l’ombre et le vent.
Ses mains sont-elles inutiles de ne pas savoir tracer les signes ?
(EPA, p. 35)
Le message que délivre implicitement l’itinéraire de cette femme est on ne peut plus clair : quand on entre dans le monde des signes, le retour en amont n’est plus possible. L’écriture permet de devenir celui ou celle que l’on n’est pas encore.
Si les personnages de la poésie de Jeanne Benameur traversent le désert, changent de pays, s’ils marchent, nagent se déplacent, c’est que la stagnation, l’immobilité, l’assignation à résidence dans un état définitif lui semblent contraires au mouvement naturel de l’existence. Rien n’est plus pesant pour eux que le fait d’être abouliques, de se sentir entravés dans une indécision, d’être incapables de mettre en branle la mécanique du changement.
Les situations de vie évoquées dans Il y a un fleuve, La Géographie absente, L’Exil n’a pas d’ombre ou Nous vous parlons d’amour démontrent les vertus du départ et font à leur manière l’éloge de la fuite. A contrario, les êtres qui sont englués dans une vie que n’est pas la leur (je pense aux femmes victimes de violences conjugales, qu’elles soient physiques ou psychologiques), ceux qui ne peuvent tirer profit de la fuite, qui n’ont pas le courage de partir, sont condamnés à une souffrance que l’immobilisme décuple. La figure féminine de L’Exil n’a pas d’ombre est forte parce qu’elle a su trancher les liens qui l’entravaient, parce qu’elle réinvente sa vie en quittant son village, et prend le risque du changement. La traversée du désert s’apparente à une traversée de soi, un voyage au cours duquel elle invente celle qu’elle deviendra. Sa force est précisément d’avoir su réduire la durée de l’attente entre l’idée du départ et sa réalisation, entre le désir de changer la vie et la mise en œuvre de ce désir. Elle n’est pas impatiente mais résolue. En ce sens, elle ressemble étrangement au poète, à l’écrivain, à l’artiste qui font advenir des formes, des textes, des récits qui n’existaient pas encore.
On comprend que pour « Elle », comme pour Jeanne Benameur, les mots ont valeur d’acte. Non pas seulement au sens de ces énoncés performatifs que définit Austin, mais en raison de leur charge nucléaire, de la puissance de leurs atomes, de l’énergie qui émane de leurs cellules. Plus simplement encore, de leur pouvoir d’intervention dans la réalité, de la mise en mouvement qu’ils induisent, qu’ils inventent et produisent. Le mot ne dit pas, il agit.
Lorsque Jeanne Benameur revient à l’édition de sa poésie
en 2011, après un quart de siècle de silence, c’est justement pour dire cela.
Le texte intitulé « L’exil le lien », qui clôt Notre
nom est une île, est à cet égard très explicite.
Je m’étais promis, toute petite, que je ne « m’habituerais » jamais. Il s’agissait alors de s’habituer à un nouveau pays, un nouveau climat, une nouvelle vie. Je ne voulais pas. Je cherchais à garder la lumière du pays laissé derrière nous et la vie qui allait avec. Au moins en moi, au plus profond de moi, je savais que je pouvais.
Avec les mots.
Un seul mot pouvait drainer avec lui tout un monde.
Quand les images revenaient, je les « parlais dans ma tête ».
C’était l’enfance.
J’apprenais que les mots donnent corps. J’apprenais la puissance du verbe.
Le mot agit.
Le mot nu, c’est la puissance du poème.
Toute ma vie je suis allée à cette source-là. Et que j’écrive des romans, des articles, du théâtre, c’est toujours avec le poème, le mot dans sa force première, que je travaille.
Retourner à cette nudité-là m’est nécessaire. (NN, p. 53)
L’écriture est l’exercice permanent du choix. Puisque chaque mot est séparé d’un autre mot par un blanc, un vide, un silence, toute la question est de savoir quel mot on va choisir dans le champ quasi infini des possibles. Toute phrase en train de s’écrire est un jardin aux sentiers qui bifurquent. Dans Naissance de l’oubli, on trouve cette idée incarnée par la forme d’une lettre : le Y
Notre âge et notre voix
se sont unis
pour enserrer
l’Y
Mais il nous mène
de ses trois branches
on Y va
Y va-t-on
on ne sait pas
simplement, on voYage
(NO, p. 41)
La forme de cette lettre met en évidence la possibilité du choix. Ce Y qui ressemble à un arbre, avec son tronc qui se divise en deux branches, ou un chemin qui se sépare en deux voies, dessine de façon très imagée la croisée des chemins, la fourche, la possibilité de choisir une voie qui n’est pas celle que les autres ont tracée pour nous. On avance sur un sentier, puis soudain ce sentier se divise en deux voies. Où partir ? À droite ou à gauche ? Dans la direction qui semble la plus facile, du côté le plus ouvert, le plus accueillant, ou sur la piste ardue d’une difficulté ? Eh bien, c’est un peu cela, la vie. C’est un peu cela l’écriture. La vérité, c’est qu’on ne peut s’engager sur les deux chemins à la fois, que l’on ne peut pas choisir tous les mots à la fois. Un choix s’impose. Une décision doit être prise. Il faut partir dans une direction ou dans l’autre, sauf à rester bloqué à vie dans le nœud d’une indécision. Nos choix nous engagent. Notre liberté commence où cesse l’indécision.
Dans ses considérations sur l’écriture, Jeanne Benameur évoque les étapes qui mènent « Vers l’écriture », et celles qui mènent vers le livre, vers la bibliothèque, vers la possibilité d’une humanité qui pourra inventer son propre avenir parce qu’elle sait qui elle est et d’où elle vient.
À cet égard, toute son œuvre poétique me semble être une éducation à l’écriture, comme d’autres ont écrit une éducation sentimentale, un art d’aimer ou un art de la guerre. C’est la raison pour laquelle on trouve, dans ses poèmes et dans son récent essai Vers l’écriture, tant d’évocations du tracé hypnotique de la lettre dans la poussière, du signe sur la page. Tant d’allusions aux vibrations d’un mot seul et aux harmoniques de la langue. Tant d’intérêt pour les listes de mots, les inventaires, les abécédaires, sans omettre tout ce qui contribue au tressage, au tissage du texte, à la matérialité sonore et visuelle du langage, à la façon dont l’écriture poétique sollicite nos sens.
Qu’est-ce que l’écriture, la littérature, la poésie, sinon l’art de transmettre à ceux que nous ne verrons peut-être jamais le meilleur de ce que nous sommes ?
Encore faut-il parvenir à distinguer l’écriture romanesque de l’écriture poétique de Jeanne Benameur, et tenter de saisir la qualité différentielle du poème.
Sur ce point, trois éléments de réponse me paraissent se conjuguer : l’un sémantique, l’autre formel, spatial, le troisième, en lien avec la réception de l’œuvre :
· En l’absence de véritables personnages, dans cet état antérieur à la nomination, par la puissance de transformation du cri en chant (c’est ainsi que Paul Valéry définissait le lyrisme), la poésie touche à l’intime, que l’on ne confondra pas avec la sphère du privé, en raison de sa propension à tendre à l’universel.
La poésie de Jeanne Benameur dit combien elle est une femme de départs et de passages, une femme d’entre-les-rives. Le second poème de Naissance de l’oubli propose une sorte de typologie des départs, de la façon dont on quitte un lieu :
Le lieu que l’on quitte
en train
[...]
Le lieu que l’on clôt
[...]
Le lieu que l’on choisit
[...]
Le lieu que l’on quitte
sans un regard.
(NO, p. 12)
Dans La Géographie absente, elle évoque, plus qu’elle ne l’avait jamais fait, son départ d’Algérie quand elle était petite fille. Depuis, maintes allusions aux littoraux qu’elle arpente, où elle s’est installée : à La Rochelle sur le littoral atlantique, en Crète orientale, au bord de la mer Égée.
Pour Jeanne Benameur, le poème est semblable au vol de l’hirondelle qui revient chaque année dans les lieux et reconstruit le nid éboulé de la mémoire.
· Sur le plan formel, en poésie les mots se mettent debout dans l’espace de la page. La poésie est cette l’écriture verticale qui chorégraphie la parole et le silence, et propose, comme les pas de danse de Pina Bausch, des tentatives d’envol vers le bonheur.
Les premiers poèmes de Jeanne Benameur, publiés dans Naissance de l’oubli, frappent par leur mise en espace. Verticaux, troués de vastes blancs typographiques, composés parfois sur deux colonnes, ils ressemblent à des tableaux verbaux. Le mot se fait image, le lisible tutoie le visible.
Le travail de préparation des livres de poésie que nous effectuons ensemble porte essentiellement sur la respiration typographique des textes et la verticalisation des poèmes. On ne s’étonnera pas de savoir Jeanne Benameur attirée par la peinture, sensible à la question de la mise en espace des textes, attentive à la gestion des volumes, au tracé des lignes. La rémunération de l’arbitraire du signe passe chez elle par le souci constant d’offrir à l’œil et à la voix la part de plaisir dont nous avons besoin pour nous réaccorder au monde.
· Les textes poétiques de Jeanne Benameur mettent ostensiblement en évidence ce qui fonde le poème : il est un espace ouvert, offert à la liberté d’interprétation du lecteur. Soucieux de ménager des silences, ou de suggérer l’idée que le poème était précisément traduit du silence, il nous est arrivé de ne composer ses textes qu’en belles pages. Dès lors, la lecture devient marges à compléter, blancs à remplir...
On comprendra, lisant ces mots, que le poème est l’espace démocratique par excellence. Il n’impose rien, il ne dicte rien. S’il laisse advenir le sens, c’est à la manière du souffle qui passe entre deux rives. Entre deux rêves. Entre soi et l’autre, entre un ici et un ailleurs, entre passé et présent.
[1] Jeanne BENAMEUR, Vers l’écriture, récit de transmission, Arles, Actes Sud, 2025. (désormais VE).
[2] Id., Vivre tout bas, Arles, Actes Sud, 2025. (désormais VTB).
[3] Id., Nous vous parlons d’amour, éditions Bruno Doucey, 2025. (désormais NV).
[4] Id., Il y a un fleuve, éditions Bruno Doucey, 2012. (désormais IY).
[5] Id., Notre nom est une île, Paris, éditions Bruno Doucey, 2011. (désormais NN)
[6] Christophe DAUPHIN, Les Hommes sans épaules, n°21, premier semestre 2006.
[7] J. BENAMEUR, Ça t’apprendra à vivre, Arles, éditions Denoël pour Actes Sud, coll. « Babel », 2003. (désormais CAV).
[8] Id., L’Exil n’a pas d’ombre, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2019. (désormais EPA).
[9] Id., Notre nom est une île, Paris, Éditions Bruno Doucey, coll. « Embrasures », 2011. (désormais NN).
[10] Id., Il y a un fleuve, Paris, Paris, Éditions Bruno Doucey, coll. « Embrasures », 2012. (désormais IY).
[11] Id., De bronze et de souffle, nos cœurs, Paris, Éditions Bruno Doucey, coll. « Passage des arts », 2014. (désormais DB).
[12] Id., La Géographie absente, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2017. (désormais GA).
[13] Id., Le Pas d’Isis, Paris, Éditions Bruno Doucey, coll. « Sacoche », 2021. (désormais PI).
[14] Id., Nous vous parlons d’amour, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2025.
[15] Id., De bronze et de souffle, nos cœurs, op. cit.
[16] « Une création sur un texte inédit de Jeanne Benameur : note d’intention de l’autrice », in Dossier spectacle de Nous vous parlons d’amour, Compagnie Kali&Co, création 2025.
Résumé
Le témoignage de l’éditeur et poète Bruno Doucey trace à rebours le parcours de Jeanne Benameur en poésie, de l’édition de ses livres poétiques, dont il reconstitue l’histoire, à l’écriture de ses poèmes sur l’espace de la page, en passant par la voix et le souffle qui les portent. Il met notamment au jour l’importance des ateliers d’écriture dans le processus créatif de l’autrice, les liens entre l’écriture romanesque et la création poétique ainsi que le dialogue entre les arts qui irrigue l’ensemble de son œuvre.
Abstract
The testimony of publisher and poet Bruno Doucey traces Jeanne Benameur's journey in poetry, from the publication of her poetry books, whose history he reconstructs, to the writing of her poems on the page, via the voice and breath that carry them. In particular, he highlights the importance of writing workshops in the author's creative process, the links between novel writing and poetic creation, and the dialogue between the arts that nourishes her work.
Brève histoire de l’édition des poèmes de Jeanne Benameur
En marge de l’œuvre romanesque, mais au cœur de soi
Bruno DOUCEY
Écrivain, éditeur
BENAMEUR, Jeanne, Naissance de l’oubli, Éditions Guy Chambelland, 1987. (NO).
—, Ça t’apprendra à vivre, Arles, éditions Denoël pour Actes Sud, coll. « Babel » 2003. (CAV).
—, Notre nom est une île, Paris, éditions Bruno Doucey, 2011. (NN).
—, Il y a un fleuve, Paris, éditions Bruno Doucey, 2012. (IY).
—, De bronze et de souffle nos cœurs (avec des gravures de Rémi Polack), Paris, éditions Bruno Doucey, 2014. (DB).
—, La Géographie absente, Paris, éditions Bruno Doucey, 2017. (GA).
—, L’Exil n’a pas d’ombre, Paris, éditions Bruno Doucey, 2019. (EPA).
—, Le Pas d’Isis, Paris, éditions Bruno Doucey, 2022. (PI).
—, L’Exil n’a pas d’ombre précédé de La Géographie absente avec postface de Murielle Szac, Paris, éditions Bruno Doucey, collection « Sacoche », 2023. (EPA).
—, Vers l’écriture, récit de transmission, Arles, Actes Sud, 2025. (VE)
—, Vivre tout bas, Arles, Actes Sud, 2025. (VTB).
—, Nous vous parlons d’amour, Paris, éditions Bruno Doucey, 2025. (NV).