Cette contribution est le fruit de plusieurs années de recherche sur le thème de la résilience, de la relation entre la nature et l’identité, et de la narration comme dispositif pédagogique pour construire des parcours inclusifs1.
Le cadre théorique et conceptuel de notre article repose sur un modèle pédagogique qui rejette une vision linéaire et fonctionnaliste de la réalité au profit d’un modèle circulaire et systémique, afin de contrer les effets, de plus en plus fréquents, de la déshumanisation et de valoriser les petites choses. L’objectif est de placer au centre la relation entre le sujet et l’environnement, de saisir les possibilités inhérentes à la divergence, à l’ouverture et à la recherche de l’essentiel, et de promouvoir des formes de reconstruction basées sur l’équité et le bien commun.
Certains mots nous aident aujourd’hui à tracer le parcours que nous proposons : narration, résilience, émerveillement, beauté, marge, mémoire, futur, régénération, mais aussi espoir, déconstruction, transformation2, car il ne peut y avoir de régénération sans mémoire, et parce que l’émerveillement et la beauté sont des ressources extraordinaires pour promouvoir la résilience.
À travers les pratiques littéraires et artistiques, la marge peut devenir un champ de résistance3.
Il est effectivement nécessaire de déconstruire, par les mots, des concepts tels que marge, frontières, appartenance, au-delà des visions stéréotypées, pour ouvrir à de nouveaux regards, à des horizons infinis de possibilités. Car, comme on peut le deviner, au-delà du dépassement des stéréotypes qui marquent souvent les groupes marginalisés, il y a l’espoir d’échapper à un destin d’exclusion et de favoriser les processus de changement.
Les exclus de la société ne le sont donc pas en essence, et les vies abandonnées peuvent avoir une nouvelle chance.
C’est pourquoi nous avons organisé un atelier narratif avec des femmes en prison, comme nous le verrons plus loin, et la nature « racontée » nous a aidées à semer de nouveaux projets existentiels. Les mauvaises herbes sont celles qui résistent, et la nature nous apprend à suspendre notre jugement, à puiser même dans des réalités que nous considérons insignifiantes, voire indignes, la force de résister, la possibilité de changer.
Et ce n’est pas tout. L’émerveillement face à un paysage peut stimuler ce que Martha Nussbaum4 a appelé l’imagination empathique. La philosophie nous a appris que la résilience peut être enseignée par la nature et que, dans la nature, on peut retrouver une dimension intime essentielle à la reconstruction de l’identité. Il faut cultiver notre jardin, comme le suggérait Voltaire : chacun peut s’occuper du ou des jardins qu’il porte en lui. Et la lecture partagée nous permet de nous rapprocher du monde naturel et de découvrir ou redécouvrir quelque chose de nous-mêmes à travers lui. C’est « la nature dans tous les sens », comme l’indique le titre de l’exposition qui s’est tenue au Palazzo delle Esposizioni à Rome du 22 février au 14 juillet 20195.
La combinaison de la nature, de la lecture et de l’expérience directe s’avère donc être un puissant moyen de relation et de solidarité dans la dynamique de groupe, nous faisant découvrir des expériences inédites et inattendues, et surtout nous faisant nous sentir « partie d’une communauté plus large que celle des humains, à respecter, incluant des valeurs telles que la beauté et la compassion »6.
L’action éco-consciente, déclinée en éco-narration ou, si l’on préfère, en éco-autobiographie, est appelée à nous améliorer non seulement en ce qui concerne la nature, mais aussi en ce qui concerne notre être communauté humaine, à certaines valeurs personnelles capables d’améliorer la vie relationnelle : altruisme, gentillesse, amitié, calme et lenteur.
Nous sommes donc incités à adopter une approche verte de la réalité non seulement pour être spectateurs et bénéficiaires de la merveille d’un paysage, ou pour ne pas abuser des ressources naturelles, mais aussi pour adopter des comportements vertueux qui soulignent des valeurs comme la coexistence, la constance, l’espoir, la collaboration, la profondeur – qui trouvent dans l’éthique de la terre leur sève nourricière, et dans la narration et l’autobiographie des alliées précieuses.
Les narrations peuvent ainsi être « utilisées » pour tracer les lignes d’un paradigme théorique reconnaissable dans l’écopédagogie, fruit du travail de terrain d’éco-activistes, écrivains, enseignants et chercheurs, qui met en relation profonde justice sociale, justice écologique et justice « interespèce », en sortant du cadre néolibéral global7, afin de stimuler des processus de changement8. Et à travers les livres, il est possible de privilégier un travail « connectif » et justement « génératif », capable de promouvoir des « relations solidaires de proximité », de « réciprocité », de « confiance », dont dépendent le « bien vivre » et le « bien-être » des communautés9.
Enfin, il est facile de comprendre que les réflexions menées jusqu’à présent s’inscrivent dans ce qui a été défini comme une « pédagogie de l’engagement », c’est-à-dire une pédagogie attentive aux enjeux et problèmes de la vie réelle, orientée vers la « facilitation de l’apprentissage de compétences essentielles à l’exercice d’une citoyenneté active » 10, en particulier dans les contextes où les pratiques participatives sont les plus menacées.
Et c’est précisément pour cela que, dans le parcours proposé ici, on ne se limitera pas à offrir de simples « promenades littéraires », mais en assumant une orientation éthique envers la vie de la planète, on essaiera de semer des graines d’avenir.
Il est nécessaire de redécouvrir le thème de la culture, qui est l’une des métaphores les plus récurrentes pour résumer :
les dynamiques de l’expérience humaine, les règles qui gouvernent la vie elle-même en tant que lieu d’attentes de croissance, de résolution de conflits, d’exercice de l’espoir, de développement harmonieux des potentialités de l’être humain dans le contexte de ce système synergique et diversifié de forces qu’est la nature11.
Une prise de conscience qui, dans une perspective écocentrée, va de pair avec un nouveau paradigme de durabilité, qui déconstruit la position de domination et de privilège des êtres humains, aidant à former des jeunes gardiens de beauté.
La nature, dans sa richesse et sa diversité multiforme de manifestations, nous enseigne aussi cela. Une idée de beauté qui se réalise uniquement dans l’expérience vécue, dans la relation avec le monde extérieur, lorsque ce qui est perçu est compris (pris en soi).
Une beauté qui ne coïncide pas avec une vérité imposée, mais qui ouvre à la pluralité, réveille l’émerveillement et le plaisir, entraîne à des regards divergents, évoquant la belle définition de « regard » du photographe Massimiliano Tappari :
Il n’y a pas une bonne manière de voir. On peut regarder, entrevoir, apercevoir, croiser un regard, entrevoir du coin de l’œil. Et si face à nous il y a de la beauté, on sentira notre œil remuer de joie12.
En reprenant alors la beauté comme dispositif qui libère pleinement son potentiel transformateur, surtout dans les contextes défavorisés, à la marge, nous pouvons retrouver les suggestions de Marco Dallari, qui enseigne :
Éduquer à la beauté ne consiste pas à montrer et faire consommer passivement ce que les conventions, les canons, le sens commun et les manuels définissent comme porteurs de cette qualité. Le « beau » pédagogique et phénoménologique que je propose concerne l’expérience esthétique et relationnelle de la rencontre, de l’étonnement et du désir13.
Ce type d’expérience esthétique trouve dans la pratique artistique et de laboratoire son espace idéal ; et dans la richesse des illustrations, avec leur pluralité de langages et de techniques, un terrain privilégié pour exercer le regard.
Le paysage devient également un maître. Un maître silencieux, capable d’éduquer le regard, de stimuler la pensée critique, de cultiver la dimension du soin et de renforcer le sens des responsabilités et de la communauté. À travers les récits proposés, les lectrices et les lecteurs sont invités à réfléchir à la question de savoir qui est le véritable gardien du paysage, quelles valeurs celui-ci incarne, et comment ces valeurs peuvent être transmises et protégées. Une question surgit alors spontanément : la nature a-t-elle réellement besoin des êtres humains pour survivre ? Cette provocation suggère que, même dans les récits destinés à l’enfance, auteurs et illustrateurs redéfinissent le centre de leur narration. Le paysage n’est plus seulement un décor sur lequel les personnages évoluent, mais une entité vivante, autonome, dotée d’une véritable agentivité. Cette réflexion contribue d’ailleurs à décentrer l’humain et à déplacer le foyer narratif vers une perspective plus vaste, où la relation entre les êtres vivants et leur environnement n’est plus hiérarchique, mais dialogique. C’est ainsi une invitation à repenser notre rôle, non comme dominateurs ou sauveurs, mais comme partie intégrante d’un système plus large et complexe, un enchevêtrement de relations et de co-existences, dans lequel humains et non-humains s’influencent mutuellement.
Le paysage se charge ainsi de sens et se transforme en un véritable laboratoire de citoyenneté active, devenant une sorte de lentille à travers laquelle explorer les dynamiques et transformations sociales, culturelles et éducatives. Il nous invite à réfléchir aux liens profonds entre l’individu, la communauté et le territoire, miroir d’une relation réciproque et dynamique entre l’homme et la nature14, pour soutenir le concept place-based education15.
C’est dans ce cadre que prend forme la réflexion écocritique : une approche interdisciplinaire visant à interroger la relation entre la narration et l’environnement, mettant en dialogue la dimension esthétique de la littérature avec les urgences écologiques et sociales de notre époque16.
Aujourd’hui, face à un paysage narratif extrêmement riche, se confirme l’engagement social et civique de la littérature pour l’enfance, qui nous transmet des « leçons très claires sur l’importance d’un lien direct avec l’environnement extérieur et naturel »17, et qui nous offre la possibilité de lectures « écologiques », capables de faire connaître et sensibiliser aux questions environnementales, non pas en insistant sur des modèles prédéfinis, mais en stimulant la réflexion pour susciter des questions et, à travers des approches expérientielles et collaboratives, explorer des alternatives et des possibles18.
Il en découle que se raconter et raconter deviennent des dispositifs pédagogiques non seulement capables de saisir les urgences éducatives du moment historique pour informer sur les grandes problématiques, mais aussi de former cet esprit critique apte à contrer les phénomènes d’uniformisation et de fermeture19.
En identifiant les liens et les interdépendances entre les êtres vivants et la nature, justement à travers les différentes formes de narration, un parcours a été esquissé dans le but d’atteindre les objectifs suivants :
· dépasser les frontières pour élargir notre regard
· déconstruire les stéréotypes pour retrouver une autre forme de force et la valeur des petites choses
· chanter les louanges de la marge pour renverser les perspectives
· renforcer l’image de filles et de garçons autonomes et responsables (citoyenneté active)
· identifier les liens et l’interdépendance entre les humains et la nature pour reconstruire un sentiment de communauté
· encourager la résilience et la résistance, même dans des situations d’urgence
En résumé, les parcours identitaires bénéficient de cette dimension d’habiter le monde, qui rythme les passages, les résistances, les retrouvailles, les rencontres, les découvertes, et qui valorise cette dimension de l’ouverture, renforçant le désir d’exploration et de liberté, tout en favorisant une renaissance dans la complexité, car la nature nous offre toujours des occasions d’émerveillement et des leçons de résistance, nous rendant ainsi le sens le plus profond de la vie.
Comme l’a affirmé Marc Augé20, l’art offre à chacun et à tous l’occasion de vivre un commencement, et chaque fois que nous lisons un texte ou contemplons un tableau, nous nous l’approprions et nous le recréons. La rencontre avec les formes artistiques marque donc un moment de liberté. La nature, par son évolution, nous enseigne le rythme du temps, mais elle nous offre également la possibilité de la régénération.
Dans cette contribution, en cohérence avec l’approche choisie et les réflexions menées jusqu’à présent, il a été décidé de privilégier une forme particulière de narration, fruit de la sensibilité artistique des auteurs et illustrateurs, qui ne connaît pas de frontières : les albums sans texte, un rayon de littérature de jeunesse particulièrement riche et international21, qui permet aujourd’hui d’aborder toute sorte de thématiques.
Dans ces ouvrages, il n’y a pas de mots, seulement de belles images évocatrices, qui stimulent l’interprétation des lecteurs et les amènent à réfléchir sur des liens essentiels, sur des questions qui, parfois, nécessitent silence et pudeur, qui suscitent des émotions, déclenchent des réflexions, voire des actions transformatrices et collectives. La lecture et l’interprétation se font souvent de manière partagée, permettant ainsi de créer du lien et de former une communauté. Nombreux sont les textes qui mettent en scène l’élément naturel, lequel, dans de nombreuses œuvres, ne constitue pas un simple décor, mais devient le véritable protagoniste du récit.
Ce sont donc quelques pistes de réflexion qui seront ici proposées, dans le but de construire des parcours de liberté et de régénération, en partant justement de l’environnement naturel qui, comme mentionné précédemment, ne se limite plus à être un arrière-plan.
La première suggestion s’inspire de La matita, de l’auteure coréenne Hyeeun Kim, un ouvrage qui, après le récit d’une déforestation, nous invite, à travers le pouvoir de l’imagination, à repenser notre place dans le monde, à le redessiner et le recolorer pour imaginer un monde meilleur, respectueux de l’écosystème et de la diversité.
Écrire et imaginer de nouveaux mondes, sans perdre la valeur de la mémoire, comme on le verra plus loin dans le livre de Guido Scarabattolo Se questo è un albero, un hommage à Primo Levi. Ici, la nature contribue à réinterpréter une page douloureuse de l’histoire.
Sur la scène internationale, on trouve également des récits qui abordent le thème des racines, pour parler d’appartenance, de déracinement, de renouveau et de transformation, comme dans Otthon de Kinga Rofusz. Il s’agit d’une histoire d’arbres et d’enfants, racontant un déménagement : un enfant contraint de quitter sa maison, les sentiments de perte, de nostalgie, semblables à ceux de la nature en automne. Mais, à l’image de la nature, une nouvelle saison est possible, où la tristesse cède la place à une sérénité retrouvée. Le récit se conclut d’ailleurs avec un arbre occupant deux pages, car les arbres sont symboles de vie et de croissance.
Les fleurs aussi sont des symboles précieux, de résilience, d’occasions de rencontres, de renaissances. Il faut une fleur est une autre métaphore signifiante pour retrouver de nouvelles forces, dépasser les limites et les peurs, et créer les conditions du bien-être.
Dans A Little Flower de Kim Young-Kyoung, une fleur jaune devient le pont entre deux êtres singuliers : l’un, bleu et gigantesque, vit enfermé dans une forteresse ; l’autre, rose et de petite taille, cherche le contact. Mais la rencontre est difficile, presque impossible. Il faudra démanteler la forteresse, un objectif atteint grâce à l’engagement commun des deux personnages. Les formes et couleurs sont utilisées pour réduire les distances et dépasser la peur de la différence : encore une fois, c’est la nature qui nous enseigne. Autour de cette fleur jaune, qui change de taille au fil de l’histoire, se dessine la dialectique du dedans-dehors, jetant les bases d’une rencontre authentique et brisant le mur de l’indifférence.
D’autres fleurs encore appartiennent à des paysages qui sont eux-mêmes protagonistes et maîtres, comme dans Fiori di città de JonArno Lawson et Sydney Smith, où le personnage principal est un enfant qui découvre les merveilles de la ville, la vie discrète qui se développe dans les marges. Ce délicat album sans texte nous apprend à nous arrêter pour valoriser les petites choses que le regard distrait ignore, mais aussi à comprendre que l’harmonie avec la nature prédispose à l’empathie et à la solidarité.

Figure 1 : Jeugov, Il fiore ritrovato, Topipittori, 2021.
Dans Il fiore ritrovato, magnifique premier ouvrage de Jeugov, une vieille photographie révélant le passé d’un homme permet aux enfants de mettre en place un système extraordinaire pour le guérir de la profonde tristesse qui pèse sur son cœur. C’est un livre silencieux qui chante les vertus salvatrices de la nature et de l’amitié intergénérationnelle, comme source de régénération et moment de transmission d’expériences. Les ronces noires qui refleurissent et se colorent à nouveau lorsque le vieux paysan renifle le parfum de son jardin deviennent le symbole d’une possible réconciliation avec la vie, tournée vers l’avenir mais consciente des peurs, des difficultés et des obstacles qui accompagnent toute transformation.
Un livre sans mots qui montre que face à l’aveuglement des adultes, grâce à la vitalité de la nature, les enfants peuvent expérimenter des valeurs comme la confiance, l’espérance, le courage et surtout exprimer leur esprit d’aventure, tenter d’aller au-delà des apparences22. Parfois, assumer une nouvelle identité nous effraie profondément, surtout lorsque l’âme fragile a du mal à faire germer la graine de la renaissance23.
La nature nous enseigne que, même après un événement qui bouleverse profondément nos vies, le soleil revient pour apporter lumière et chaleur. Et dans les lectures menées dans des lieux en marge, marqués par les complexités les plus diverses, émergent des mots denses et ressentis : identité, soin, liens, temps, fragilité, résistance, transformation, avenir.
Pour conclure avec la métaphore des jardins secrets, lieux de l’âme et de reconstruction identitaire, on peut brièvement mentionner deux courts romans illustrés.
Le premier est Il canto del merlo de Katya Balen, autrice anglaise primée pour October October. Publié récemment par Anicia dans la collection La Locomotiva – Histoires Résilientes 0/99 ans, dirigée par Elena Zizioli, Patrizia Garista, Sofia Montecchiani et Giulia Franchi, ce récit met en scène une jeune flûtiste ayant perdu sa capacité à jouer suite à un accident de voiture. C’est dans un petit jardin secret, oasis de sérénité en banlieue, qu’elle retrouvera l’amitié et surtout la confiance en elle-même et en sa passion pour la musique, grâce à un merle lui aussi marqué par la vie.
Le second roman est un classique de la littérature française : Tistou les pouces verts, unique conte pour enfants de Maurice Druon, publié en 1957. En Italie, il a récemment été réédité dans une belle édition par Donzelli, avec des illustrations saisissantes de Lucia Scuderi. La prison, l’hôpital, le bidonville : ces lieux d’oppression, de souffrance et d’injustice prennent vie et couleur, littéralement, grâce au geste généreux du petit protagoniste blond. C’est le défi du monde de l’enfance, à travers la nature, face à l’absurdité du pouvoir et du monde adulte. Une fois encore, le pouvoir régénérant de la nature est mis en valeur à travers la métaphore et les valeurs telles que la paix et le bonheur.
Pour reprendre et terminer le parcours dédié aux livres sans texte, il a été décidé de reproduire ici intégralement la quatrième de couverture d’un magnifique livre d’artiste en grand format réalisé par le graphiste et illustrateur Guido Scarabottolo pour les éditions Vànvere, Se questo è un albero.
En 1947, un livre toujours très important et aussi très beau a été publié, un livre que tout le monde devrait lire un jour ou l’autre. Ce livre s’intitule Si c’est un homme et a été écrit par Primo Levi, un chimiste turinois qui venait de rentrer du camp de la mort d’Auschwitz. Levi avait 28 ans. Le même âge que ma mère. Je suis né en 1947 et c’est 75 ans plus tard, au cours d’une promenade dans une forêt de hêtres, que j’ai commencé à considérer un arbre comme une sorte de frère. Pas seulement un être vivant. Mais vraiment un frère. Si l’on y réfléchit bien, nous respirons, nous mangeons, nous nous réchauffons, nous nous rafraîchissons, nous nous protégeons des intempéries grâce aux arbres. Pourtant, nous les traitons si mal. J’ai donc eu l’idée d’écrire ce livre et de l’intituler Se questo è un albero (Si c’est un arbre), en me souvenant également de Primo Levi. Les arbres ne parlent pas, ou du moins nous ne les entendons pas et ne comprenons pas ce qu’ils disent. Si vous voulez des mots, vous pouvez les ajouter24.

Figure 2 : Guido Scarabottolo, Se questo è un albero, Vànvere edizioni, 2024.
Les majestueux arbres, peints par Scarabottolo dans une multiplication de formes et de couleurs, se succèdent page après page rendant un hommage silencieux et poétique à Primo Levi, et évoquent un autre hommage : celui rendu par Irène Cohen-Janca et Maurizio Quarello à Janusz Korczak dans l’album L’ultimo viaggio. Il dottor Korczak e i suoi bambini (Le dernier voyage. Le docteur Korczak et ses enfants, 2015).
Pour reprendre, selon Alessandro Vaccarelli25, une autre métaphore naturelle, Levi et Korczak sont deux « roses dans le fumier », des personnes capables d’accomplir des actes dignes de « résistance et d’humanisation », des tentatives, souvent tragiques, de conservation de l’humanité même dans la tragédie indicible de la Shoah. Un avertissement pour la mémoire mais, parallèlement, aussi une incitation à avoir confiance et à ne pas sous-estimer combien l’histoire est faite d’hommes et de femmes qui peuvent, même individuellement, réussir à en modifier le cours26.
Les paroles intenses de Cohen-Janca et les illustrations poignantes en sépia de Maurizio Quarello mettent en lumière, à travers l’image de l’arbre, l’humanité et le soin de Korczak envers les plus petits et les plus petites, même dans les moments les plus sombres.
La nuit, il passe entre les lits et se penche pour écouter les respirations, les toux, les soupirs. Et pour comprendre qui est malade, qui est malheureux, qui a peur. Parfois, il s’assoit sur un banc et tout de suite tous les enfants se serrent autour de lui, ils l’assaillent. Alors il dit qu’il est un vieil arbre sur lequel les enfants se posent comme des oiseaux27.
Ainsi, nous le voyons représenté souriant, avec un enfant chiffonné sur les épaules et deux autres accrochés à son corps : un vieil arbre qui se dresse en rempart pour sauver des cendres le « sentiment de l’enfance » et le projeter malgré tout dans l’avenir.
Un autre arbre, encore dans les illustrations poétiques de Quarello qui rencontrent les mots de Cohen-Janca : c’est le marronnier qui trône, à Amsterdam, devant le grenier où Anne Frank s’est réfugiée et a écrit son Journal. C’est sa voix, celle d’un arbre de cent cinquante ans désormais malade et proche de l’abattage, qui raconte en première personne la relation spéciale qui se tisse avec la jeune Anne, dans l’album L’albero di Anne.
Moi, le marronnier du jardin au numéro 263 de Prinsengracht, j’ai offert à une fille de treize ans, prisonnière comme un oiseau en cage, un peu d’espoir et de beauté. À elle, qui, dans sa cachette, rêvait de sentir sur son visage l’air froid, la chaleur du soleil et la morsure du vent, avec mes métamorphoses j’ai offert le spectacle des saisons28.

Figure 3 : Irène Cohen-Janca, Maurizio A.C. Quarello, L’albero di Anne, Orecchio acerbo, 2010.
Le 17 février 1944, Anne, dans l’une des pages les plus intenses de son Journal, raconte les moments partagés avec le jeune Peter et ce marronnier dénudé dehors de la fenêtre qui parvenait à l’émouvoir et du pouvoir extraordinaire que, au bord du gouffre, elle reconnaissait dans la nature.
Depuis hier, dehors c’est magnifique et je suis de très bonne humeur. Presque chaque matin je vais dans le grenier pour me débarrasser de l’air vicié de la pièce ; de mon petit endroit préféré, par terre, je regardais le ciel bleu, le marronnier dénudé dont les branches brillaient de petites gouttes, les mouettes et les autres oiseaux, qui volaient si bas qu’ils semblaient d’argent et tout cela nous émeut tellement que nous ne pouvions plus parler. Lui était debout, la tête appuyée contre une grosse poutre, moi j’étais assise ; nous respirions l’air, regardions dehors et sentions que ce n’était pas une chose à interrompre avec des mots. […] Mais je regardais aussi dehors de la fenêtre ouverte, sur un beau morceau d’Amsterdam, au-dessus de tous les toits jusqu’à l’horizon, d’un bleu si clair que la ligne se distinguait à peine. « Tant que cela existe », pensais-je, « et que je peux vivre cela, ce soleil, ce ciel, sans nuages, tant que cela existe, je ne peux pas être triste. » Pour quiconque se sent effrayé, seul ou malheureux, le meilleur remède est de sortir, dans un endroit où l’on soit complètement seul, seul avec le ciel, la nature et Dieu. Parce que c’est seulement alors, seulement ainsi, qu’on sent que tout est comme cela doit être et que Dieu veut voir les hommes heureux dans la nature simple mais belle. Tant que cela existe, et cela existera toujours, je sais qu’en toutes circonstances il y a une consolation pour chaque chagrin. Et je crois fermement que pour chaque malheur, la nature peut effacer beaucoup de la laideur29.
Comme le souligne Matteo Corradini, c’est dans ce tant que – dans le lien fragile qu’elle parvient à maintenir avec le monde environnant et la nature et, en même temps, dans le pouvoir cathartique de l’écriture – qu’Anne trouve la possibilité de maintenir l’espoir, tel une Schéhérazade moderne, et de trouver en elle-même la force de continuer à « s’illuminer » dans une « obscurité forcée »30. La dernière fois qu’Anne parle du marronnier est le 13 mai 1944, en se souvenant de la belle journée précédente et des célébrations pour l’anniversaire de son père et le mariage de ses parents : « […] le soleil brillait comme il ne l’avait jamais fait en 1944. Notre marronnier est en fleurs du haut en bas, tout plein de feuilles et bien plus beau que l’année dernière »31.
Cette image de lumière et de beauté du Journal contraste, dans les pages de l’album illustré, avec celle du 4 août de la même année : des uniformes noirs et des casques des policiers allemands dont nous ne voyons pas les visages, la portière ouverte d’une voiture arrivée en toute hâte pour emmener la famille de son refuge.
Le marronnier est conscient, en se disant adieu aux lecteurs et aux lectrices, qu’il sera bientôt abattu et se retrouvera muet, contraint au silence.
Avant de m’abattre, les hommes couperont une petite branche et la planteront à l’endroit que j’aurai laissé vide. […] Mais seul le souvenir d’Anne me donnera véritablement ma place dans le jardin de la maison du numéro 263 de Prinsengracht32.
En 2005, la Fondation Anne Frank a en effet fait récolter les graines du vieux marronnier pour les distribuer aux écoles et diverses associations et organisations qui transmettent la mémoire de la jeune fille dans le monde, afin qu’il puisse continuer à vivre, croître et multiplier la prise de conscience. En 2008, l’arbre, désormais malade, s’est effondré au sol sous l’effet du vent, sans provoquer de blessures33.
Si les arbres respirent, protègent, chauffent, construisent et gardent la mémoire, ils apparaissent, à la lumière des réflexions sur la Shoah, comme une véritable « forêt des justes », et, avec leurs racines, ils sont, dans l’imaginaire collectif, le symbole par excellence du lien avec le passé. Dans la belle définition de Marnie Campagnaro :
Tandis que, depuis le tronc, les branches s’élancent vers le haut, la racine descend, s’insinue, se ramifie, se répand et communique. Dans le sous-sol, grandir signifie s’enraciner, s’ancrer dans les profondeurs, se frayer un chemin dans une intériorité invisible à l’œil humain. Une croissance qui se fait dans l’ombre, une expansion qui échappe au regard. Et pourtant, si vitale. Dans son caractère caché, la racine est le souffle souterrain de tout organisme végétal. Elle absorbe, filtre, retient, donne. La racine est mémoire et soutien. Elle nourrit. Elle se développe dans l’obscurité, devient citoyenne d’un ailleurs inconnu, un monde parallèle qui vit, prolifère et s’étend sous l’univers visible34.
Un enracinement qui est un labeur incessant pour la survie, un entrelacement avec d’autres racines, et qui plonge avant tout dans ses propres expériences, dans l’histoire familiale, prenant un sens encore plus profond pour les personnes qui entreprennent un parcours migratoire.
Dans Amali e l’albero (2016), l’amitié et le reflet, entre une petite fille qui a dû traverser la mer et un grand et effrayant arbre « sans feuilles ni racines », rappellent celle entre Anne et le marronnier, et parlent de la difficile recherche de sa place dans le monde.
Un autre exemple emblématique est le premier livre réalisé par ELSE, petite maison d’édition romaine, née dans le quartier multiculturel de Tor Pignattara, qui crée des livres d’artiste avec la technique de l’impression sérigraphique. Radici (2010) est une œuvre collective écrite, illustrée, imprimée et reliée par dix-sept personnes provenant d’Érythrée, du Tchad, d’Afghanistan, de Palestine, d’Algérie, du Bangladesh, d’Inde, de Roumanie. Dix-sept arbres, dix-sept racines qui plongent dans les pays d’origine et rappellent des liens profonds, mais sont en même temps « un héritage pour tous les hommes ».
Il a été bien souligné que le terme « racines » se révèle cependant souvent ambigu, instrumentalisé et dangereux, risquant de cristalliser la culture tout comme l’identité des individus en quelque chose de déterminé de manière irrévocable depuis la naissance35. L’historien Andrea Giardina, dans le but de repenser l’Histoire « en la désorientant », reprend la déconstruction que George Mosse fait de la métaphore des racines comme métaphore raciste : « La race est comparée à un arbre ; elle ne change pas. Les racines de la race sont toujours les mêmes. Il y a les branches de l’arbre, il y a son feuillage. Et c’est tout »36.
Conscientes de ces risques, nous regardons ici les arbres et leurs représentations comme quelque chose qui restitue la complexité, aussi bien dans une perspective interculturelle, que les processus transformateurs. En témoignent les images des « arbres linguistiques » expérimentées par l’association Asinitas à l’occasion du partenariat avec le projet PRIN 2022 Giovani nuovi migranti, spazi multilingui e italiano lingua non materna tra apprendimento spontaneo e guidato37, dans le cadre des cours d’italien pour jeunes réfugiés et demandeurs d’asile.
« La figure de l’arbre », affirme Asinitas, « est suggestive en sens diachronique parce qu’elle renvoie facilement aux étapes de la vie : origine, croissance et floraisons. […] Dans cette expérimentation, nous avons créé une version originale de l’outil, qui utilise les potentialités symboliques de l’image de l’arbre pour décrire les langues du lieu de naissance placées dans les racines, les langues avec lesquelles on a grandi pour indiquer les parcours d’apprentissage (formels et informels) et les langues que l’on parle aujourd’hui, incluant celles désirées et imaginées pour l’avenir38.
Le résultat est une forêt plurielle et colorée qui restitue toute la richesse mais aussi les difficultés du plurilinguisme lié à la migration, qui raconte, de la terre jusqu’au ciel, des histoires, des vies, des identités, des liens et des projets.
Dans les paragraphes précédents, nous avons tenté d’explorer le pouvoir de la nature dans la narration par images des silent books, d’examiner les résonances de la mémoire évoquée par l’entrelacement de texte et image dans les albums. Cependant, les livres peuvent également se révéler de véritables objets d’art et de merveille grâce à des solutions de conception raffinées et surprenantes, comme en témoignent ces deux petits écrins précieux, capables d’éduquer à la beauté.
Dans Mon arbre à secrets (2013), à travers le tendre lien qui unit une enfant à cet arbre qu’elle découvre au fond d’un jardin, celui-ci devient le gardien des secrets et des mots, le protecteur de l’intimité enfantine39, grâce à un jeu subtil de pliages, d’ouvertures et de fils suspendus.
Petit arbre (2008), du grand artiste japonais Katsumi Komagata, récemment disparu, grandit sous le geste de celui qui tourne ses pages, se dressant au centre de la double page : il devient soutien, abri, accompagne le vol des oiseaux, le passage des saisons, la transformation du paysage et l’écoulement de la vie. Il nous révèle, avec magie et poésie, le potentiel caché de la nature, même celui qui semble insignifiant, et exalte la valeur de la fragilité40.
En reprenant les réflexions sur la marginalité et la résilience, nous nous attarderons enfin sur les livres de vulgarisation scientifique pour enfants qui abordent des thèmes liés à la nature ainsi que sur les ouvrages qui utilisent le langage de la photographie. La meilleure non-fiction est capable de faire découvrir le monde à travers une approche intégrant créativité et connaissance analytique, en présentant fleurs, plantes, arbres et jardins dans un équilibre réussi entre transmission des savoirs et expérimentations esthétiques sophistiquées41, avec une attention particulière à l’écologie et à la durabilité environnementale.
Un exemple particulièrement intéressant pour parler de transformations et de renaissances est le livre récompensé à la Foire de Bologne 2024 : Caduto (Tombé), publié par Cocai Books, avec un sous-titre significatif : La Seconde Vie des arbres. Pour la forêt, la fin d’un arbre n’est pas une perte, mais un nouveau départ. Grâce à ce bois mort, les animaux, les plantes et les champignons peuvent prospérer, se nourrir, survivre et engendrer une nouvelle vie. Un récit précis et fascinant sur une nature « indomptée », où chaque chose trouve sa place et son sens dans un cycle de transformation continu et nécessaire, du microcosme des bactéries et des mousses au macrocosme des grands mammifères.
La photographie est également un langage puissant et direct pour parler de la nature aux enfants et pas seulement à eux. Un exemple marquant est celui d’Antje Damm, artiste allemande aux multiples facettes, avec Cosa diventeremo ? (2019). Un livre qui ouvre des fenêtres sur de grandes questions sans apporter de réponses toutes faites, scrutant encore et toujours les marges, les contradictions et la complexité de la nature et du monde. Il reflète une idée d’écopédagogie qui se distingue clairement d’une certaine forme d’éducation environnementale « commodément insérée dans le cadre néolibéral global, qui préconise la défense du ‘développement durable’ sans remettre en question l’insoutenabilité d’une croissance économique infinie »42.
La photographie, encore une fois, avec Piccolo verde (2022) de Massimiliano Tappari, nous apprend à poser nos yeux sur l’infiniment petit et à y lire des mondes miniatures pleins de possibilités. Une manière d’éduquer le regard à l’étonnement et à l’émerveillement dès le plus jeune âge, de changer de perspective et de point de vue, grâce aux comptines simples et profondes de Chiara Carminati.
Enfin, une dernière proposition de vulgarisation pour l’enfance est la collection éditoriale publiée par Topipittori sous le nom significatif de Pi.N.O. (Petits Naturalistes Observateurs). Cette série est particulièrement intéressante car elle combine des informations scientifiques sur la nature avec un langage artistique illustré et propose des activités et des expériences concrètes.
Observer, sentir, toucher et écouter la nature conduisent petits et grands, par le biais de la curiosité et de la découverte, à une connaissance directe, capable de s’ancrer et de se construire. Il est en effet essentiel, comme le soutient Mortari, de
cultiver une pensée incarnée qui s’ancre dans la matérialité du vivre. Une pensée qui respire l’air, s’imprègne de lumière, se mêle à la terre et s’humidifie d’eau ; une pensée physique, matérielle, qui nourrit les questions métaphysiques tout en gardant les pieds sur terre43.
Deux titres de cette collection sont consacrés à la résilience des plantes. Le premier est Vagabonde. Una guida pratica per piccoli esploratori botanici (2017) de Marianna Merisi, botaniste et artiste, qui décrit avec une précision scientifique les stratégies développées par ces plantes, de l’ortie au pissenlit, pour s’épanouir dans un environnement urbain gris et hostile, tout en révélant leurs propriétés culinaires et médicinales surprenantes.
Les plantes pionnières, ou « vagabondes », connues ou moins connues comme le gaillet mollugine (Galium mollugo), la pariétaire officinale (Parietaria officinalis), le topinambour (Helianthus tuberosus), le plantain majeur (Plantago major) et la bardane (Arctium lappa), sont en effet capables de croître dans les lieux les plus inhospitaliers, affrontant des conditions extrêmes grâce à une remarquable capacité d’adaptation.
Le second précieux « cahier d’activités » est In un seme, écrit par l’agronome italo-argentine Beti Piotto et magnifiquement illustré par Gioia Marchegiani. Au cœur de ce manuel, qui se définit lui-même comme un guide pour petits collectionneurs de merveilles, ne se trouvent pas seulement les graines et les plantes qu’elles génèrent, peintes avec une grande minutie à l’aquarelle, mais aussi le concept fondamental de biodiversité et de valorisation des différences.

Figure 4 : Beti Piotto, Gioia Marchegiani, In un seme. Manuale per piccoli collezionisti di meraviglie, Topipittori, 2021.
Dans ces graines souvent microscopiques se nichent des germes d’avenir, des potentialités, des chemins parfois inattendus. En reprenant l’idée des « bombes de graines » présentée du philosophe et agronome japonais Masanobu Fukuoka dans La révolution d’un brin de paille. Une introduction à l’agriculture naturelle (1980), et proposée comme activité dans le livre, ces graines sont capables de générer une explosion de liberté et une démonstration de résilience.
De chaque graine naît une plante unique et irremplaçable. Les connaître et les préserver nous aide à comprendre comment la nature fonctionne grâce à la participation de chaque forme de vie. Chaque graine porte en elle l’histoire de la plante à laquelle elle appartient44.
Cette pluralité d’histoires fait résonner, aux côtés de l’idée de biodiversité, celle de biblio-diversité45 dans un nouvel entrelacement entre nature et récits, deux ressources précieuses à protéger afin de mieux comprendre et interpréter la complexité du réel avec un esprit critique.
Ces livres, ainsi que les livres sans texte déjà abordés dans les paragraphes précédents, ont été au cœur du projet Dentro i libri, actif depuis 2018 au sein de la prison pour femmes de Rebibbia, à Rome, grâce au partenariat entre trois importantes institutions culturelles de la région romaine : le Département des Sciences de l’Éducation de l’Université Roma Tre, le Service des Bibliothèques en milieu carcéral de Rome Capitale et l’Atelier d’art du Palazzo delle Esposizioni, avec la participation de l’équipe éducative de l’établissement.
Le défi a été exigeant, mais aussi fascinant : tenter, dans une institution fermée, séparée de la vie civile comme une prison, de réfléchir à l’avenir et aux conditions nécessaires pour l’imaginer, le concevoir, le construire à travers les différentes expressions artistiques.
L’art, comme cela a déjà été souligné, sous toutes ses formes, est une expérience de liberté, une ressource pour se re-localiser, pour expérimenter un ailleurs en se détachant d’une réalité considérée comme accablante, un moyen de se régénérer ; en résumé, un temps qui échappe à la tyrannie de l’urgence pour redécouvrir et vivre ce que les Grecs appelaient le Kairos, c’est-à-dire le moment opportun, la juste occasion, le temps authentique46, redécouvrant la merveille, la beauté, des ressources extraordinaires dans un parcours de reconfiguration existentielle.
Il a ainsi été offert à celles qui ont été privées de liberté, confinées dans des espaces restreints et des temporalités hétéronormés, accablées par le poids de la faute, la possibilité de se remettre en jeu, de se ressentir vivantes, comme un organisme qui tente de dépasser les saisons de l’automne et de l’hiver pour s’ouvrir à de nouveaux printemps, et qui expérimente la floraison à travers des expériences artistiques immersives.
Adoptant un regard pédagogique, le pari a été fait sur le pouvoir de l’imagination pour « cultiver l’humanité »47.Dès le début, l’objectif a été de former un groupe hétérogène de femmes, aux origines et niveaux d’alphabétisation divers, sans craindre la diversité mais au contraire en valorisant sa force, afin de favoriser le dialogue et les pratiques d’entraide, et de construire une « communauté narrative » particulière48 qui puisse mettre en valeur les voix individuelles tout en créant des relations et une sororité.
Le travail a porté sur la déconstruction de la signification la plus uniformisante et dévalorisante de la marginalité, pour transformer l’espace de l’institution pénitentiaire – traditionnellement perçu comme périphérique, délibérément écarté, fermé et dépourvu de contact avec le monde extérieur, y compris dans sa dimension naturelle – en un lieu de possibilité radicale, un espace de résistance49, où il soit possible de se retrouver soi-même et d’agir solidairement, à partir des pratiques littéraires et artistiques en lien avec la nature50.
Les Plantes vagabondes de Marianna Merisi et Les Graines de Beti Piotto et Gioia Marchegiani ont résonné comme de puissantes métaphores parmi les participantes, permettant à leurs expériences complexes d’émerger, mais leur faisant également reconnaître leur capacité à cultiver la résistance et la résilience, ainsi que leur désir de transformation.
À la lecture partagée des images et à la co-construction du récit, ont été associés des moments de pratique en atelier, expérimentant une pluralité de langages et de techniques, et introduisant la nature et la beauté à l’intérieur de la prison.
Quelques pieds de romarin, de menthe et d’autres plantes aromatiques ont envahi de leurs parfums les espaces de la bibliothèque de la prison, précieuse oasis gérée par les Bibliothèques de Rome, avec la demande faite aux participantes de travailler sur la mémoire olfactive.
L’esprit a alors vagabondé ailleurs, vers des souvenirs de liberté, et les récits ont fait ressurgir des fragments de vie quotidienne liés à l’enfance, aux premiers amours, à une vie que l’on voudrait retrouver et, en partie, réécrire.
De même, la lecture de livres sans texte permet de passer du récit de l’autre à l’auto-récit, en dépassant les réticences et les gênes, et de mêler les éléments figurés dans les pages aux vécus des participantes, en favorisant ce « dialogue intérieur qui, en prison, risque de rester figé, immobile et silencieux »51. Faire appel à la multi-sensorialité ouvre également des possibilités inédites, dans une perspective d’accessibilité totale, pour expérimenter différentes aptitudes et de nouvelles formes de lecture du réel, pour dépasser les compétences linguistiques et les barrières culturelles, et se plonger dans la nature et les souvenirs qu’elle évoque et fait émerger.
Les capacités expressives ont également été stimulées en proposant aux femmes impliquées de peindre la nature sur le vif à l’aquarelle, sous la direction de Gioia Marchegiani, en dépassant l’angoisse de la performance et en essayant, à travers les couleurs et les formes, de restituer leur propre authenticité, de se sentir partie d’un groupe, de lutter contre l’apathie, et de renforcer l’estime de soi et l’autodétermination.
À une autre occasion, avant d’accompagner les participantes à la peinture, l’illustratrice a apporté avec elle sa « semothèque », une véritable bibliothèque/archives contenant des centaines de graines, de toutes formes et tailles, provenant du monde entier, hommage à la magnifique collection de Leningrad, réalisée par l’agronome soviétique Nikolaï Vavilov, qui, entre les années 20 et 40 du XXe siècle, travailla à un projet fondamental de conservation de la biodiversité alimentaire. Elle a raconté, pour chaque graine, son histoire, ses usages et ses lieux d’origine, permettant ainsi de faire émerger souvenirs et expériences liés à des pays lointains et à des enfances oubliées.
Deux petits livres ont également été produits collectivement : Erbario silenzioso (herbier silencieux) et Semi di libertà (Graines de liberté), avec les aquarelles réalisées, apportant ainsi un petit don de nature, de beauté et d’espérance que chaque femme pouvait conserver avec elle.
Le projet Dentro i libri, malgré toutes les difficultés liées à la rigidité du contexte carcéral, à la forte bureaucratisation et aux fermetures accrues intervenues pendant la période pandémique – jamais totalement levées – continue depuis sept ans à faire entrer les livres et la lecture au-delà des barreaux. Il s’articule aujourd’hui avec le projet de recherche PRIN PNRR52 2022 Phoenix. A new kind of « rebirth » for women and children living in conditions of marginalization, qui traite de la parentalité et des femmes en situation de marginalisation.
L’unité de recherche de l’Université Roma Tre, à laquelle appartenaient les auteures de ce texte, est précisément engagée sur la question de la détention au féminin et de ses répercussions sur les relations entre les mères détenues et leurs fils et filles. Dans toutes ses éditions, le parcours en atelier s’est révélé non seulement un moment engageant et enrichissant pour les participantes, mais a également eu des répercussions directes sur les enfants contraints, malgré eux, de traverser l’expérience de la prison. Les livres lus ensemble, puis offerts à la bibliothèque de Rebibbia, sont en effet souvent empruntés par les mères pour faciliter le moment difficile et intense des visites, preuve de la prise de conscience croissante que la lecture partagée peut se révéler un précieux pont dans les relations.
D’autres graines d’avenir, semées au vent que l’on souhaite imaginer semblable à celui dans La Maison de verre (2024), splendide livre-broderie d’Hélène Druvert, que les enfants laissent tomber inconsciemment de leurs cheveux, remplissant peu à peu de couleurs les rues grises de la ville.
[1] Cette contribution est le résultat d’une recherche et d’une réflexion communes des auteures. Pour l’attribution des paragraphes : le premier et le deuxième ont été rédigés par Elena Zizioli, le troisième et le quatrième par Giulia Franchi et le cinquième par Elena Zizioli et Giulia Franchi. Les traductions de l’italien sont réalisées par les auteures.
[1] Cette contribution est le résultat d’une recherche et d’une réflexion communes des auteures. Pour l’attribution des paragraphes : le premier et le deuxième ont été rédigés par Elena Zizioli, le troisième et le quatrième par Giulia Franchi et le cinquième par Elena Zizioli et Giulia Franchi. Les traductions de l’italien sont réalisées par les auteures.
[2] Voir Elena ZIZIOLI, Giulia FRANCHI, Michela TONELLI, « Naturalmente libri. Le piante vagabonde per la cura educativa », in Liliana DOZZA (dir.), Con-tatto. Fare Rete per la Vita: idee e pratiche di Sviluppo Sostenibile, Bergame, Zeroseiup, 2020, p. 135-141.
[3] Voir bell HOOKS, Elogio del margine. Razza, sesso e mercato culturale, Milan, Feltrinelli, 1998.
[4] Martha C. NUSSBAUM, Coltivare l’umanità. I classici, il multiculturalismo, l’educazione contemporanea, Rome, Carocci, 1999.
[6] Duccio DEMETRIO, Green autobiography. La natura è un racconto interiore, Anghiari, Booksalad, 2015, p. 78.
[7] Greta GAARD, « Verso una ecopedagogia della letteratura italiana per l’infanzia », Deportate, esuli, profughe. Rivista telematica di studi sulla memoria femminile, 44, 2020, p. 81-96.
[8] Voir Elena ZIZIOLI, Giulia FRANCHI, « Pensiero ecocritico e narrazioni resilienti. L’Atelier: semi di futuro », in Giambattista BUFALINO, Gabriella D’APRILE (dir.), Eco-Narrazioni. Atelier formativi per la cura educativa, Milan, FrancoAngeli, 2024, p. 54-62.
[9] Liliana DOZZA, « Professioni educative per il sociale : progettualità e setting educativo », in Laura CERROCCHI, Liliana DOZZA, Contesti educativi per il sociale. Progettualità, professioni e setting per il benessere individuale e di comunità, Milan, FrancoAngeli, 2018, p. 34.
[10] Luigina MORTARI, Educare alla cittadinanza partecipata, Milan, Bruno Mondadori, 2008, p. 62.
[11] Maria TOMARCHIO, Gabriella D’APRILE, La terra come luogo di cura educativa in Sicilia. Metafore e tracce nel tempo, Acireale-Rome, Bonanno, 2014, p. 16.
[12] Massimiliano TAPPARI, « Le parole dell’educazione: Occhio », Rivista Bambini, 2, 2023, p. 26.
[13] Marco DALLARI, La zattera della bellezza: Per traghettare il principio di piacere nell’avventura educativa, Trente, Erickson, 2021, p. 13.
[14] Voir Marnie CAMPAGNARO, Paesaggi d’infanzia. Radici storiche, prospettive critiche, immaginari ecologici, narrazioni letterarie, Avellino, Edizioni Sinestesie, 2024, p. 31-32.
[15] Voir Monica GUERRA, « Teorie e pratiche place-based. Temi e questioni per un’educazione ecologica e biodiversa », in Greta PERSICO, Monica GUERRA, Andrea GALIMBERTI (dir.), Educare per la biodiversità Approcci, ricerche e proposte, Milan, FrancoAngeli, 2024, p. 25-40.
[16] Voir Marnie CAMPAGNARO, op. cit., p. 61.
[17] Marcella TERRUSI, Letteratura per l’infanzia e immaginario naturale, in Roberto FARNÉ, Alessandro BORTOLOTTI, Marcella TERRUSI (dir.), Outdoor Education: prospettive teoriche e buone pratiche, Rome, Carocci, 2018, p. 136.
[18] Voir Chiara RAMERO, « Des albums jeunesse pour aider la planète ? Pistes pour une lecture écocritique », NVL la revue, 235, 2023, p. 10.
[19] Voir Elena ZIZIOLI, « Natura, narrazioni e percorsi educativi », Pagine giovani, 182, septembre-décembre 2022, p. 22-27.
[20] Marc AUGÉ, Futuro, Turin, Bollati Boringhieri, 2012, p. 39-40.
[21] Voir Marcella TERRUSI, Meraviglie mute. Silent book e letteratura per l’infanzia, Rome, Carrocci, 2017.
[22] Voir Elena ZIZIOLI, « Tempo di meraviglia, spazio alla lettura: immaginari e percorsi identitari », CRITICAL HERMENEUTICS, 7 (2), Special, 2023, p. 141-164.
[23] Elena ZIZIOLI, Giulia FRANCHI, « Narrarsi con i libri senza parole: dall’interpretazione alla responsabilizzazione », in Pisana POSOCCO, Arianna PUNZI, Marta MARCHETTI (dir.), Liber/Liber. Libri, carte e parole nelle realtà carcerarie, Rome, Sapienza Università Editrice, 2024, p. 104-105.
[24] Guido SCARABOTTOLO, Se questo è un albero, Rome, Vànvere edizioni, 2024.
[25] Alessandro VACCARELLI, Ai limiti dell’umano. La Shoah e l’educazione, Milan, FrancoAngeli, 2023.
[26] Voir Giuseppe ANNACONTINI, « Dal riconoscimento al diritto al rispetto. Passaggi esperienziali per la fondazione pedagogica del pensiero di Korczak », in Anna Maria COLACI (ed.), I bambini e la società. Percorsi di ricerca storico-educativa, Lecce, Pensa Multimedia, 2018, p. 13-24. Elena ZIZIOLI, Giulia FRANCHI, « Storie di resilienza e libertà. Rileggere le dittature attraverso gli albi illustrati », METIS, 14 (2), 2024, p. 206-225.
[27] Irène COHEN-JANCA, Maurizio QUARELLO, L’ultimo viaggio. Il dottor Korczak e i suoi bambini, Rome, Orecchio acerbo, 2020.
[28] Id., L’albero di Anne, Rome, Orecchio acerbo, 2013.
[29] Anne FRANK, Diario, Milan, BUR, 2017, ebook, pos. 3846-3847.
[30] Matteo CORRADINI, « Anne et Anne », in Anne FRANK, Diario, Milan, BUR, 2017, ebook.
[31] A. FRANK, op. cit., pos. 5514.
[32] I. COHEN-JANCA, M. QUARELLO, L’ultimo viaggio.
[33] Pour reconstruire l’histoire du marronnier, URL : https://www.unponteperannefrank.org/lalbero-di-anne-frank.html.
[34] M. CAMPAGNARO, op. cit., p. 101.
[35] Voir Maurizio BETTINI, Contro le radici. Tradizione, identità, memoria, Bologne, Il Mulino, 2017 ; Marco CATARCI et alii, « Non avere paura: prevenire le discriminazioni attraverso l’educazione interculturale », Educational Reflective Practices - Open Access, 1-Special, 2021, p. 21-39.
[36] Andrea GIARDINA, (dir.), Storia mondiale dell’Italia, Rome-Bari, Laterza, 2017, p. XVI.
[39] Voir Adeline LOODTS, « L’album jeunesse : un territoire d’écoformation », Éducation relative à l’environnement, 18 (1), 2023.
[40] Voir Euriell GOBBÉ-MÉVELLEC, Eléonore HAMAIDE, « ’’Déployer sa fragilité’’ : quand le pop-up transforme les petites mains en grands lecteurs », Elfe, XX-XXI [En ligne], 13, 2024. URL : https://journals.openedition.org/elfe/6868.
[41] Voir Giorgia GRILLI, « The Non-Fiction Picturebook: Knowing the World as an Integrated Experience », Encyclopaideia, 26 (64), 2022, p. 33-43.
[42] G. GAARD, op. cit., p. 85.
[43] Luigina MORTARI, « Sentire e pensare la natura. Alla ricerca di una nuova cultura ecologica », in Maja ANTONIETTI, Fabrizio BERTOLINO, Monica GUERRA, Michela SCHENETTI, Educazione e Natura Fondamenti, prospettive, possibilità, Milan, FrancoAngeli, 2022, p. 10.
[44] Beti PIOTTO, Gioia MARCHEGIANI, In un seme. Manuale per piccoli collezionisti di meraviglie, Milan, Topipittori, 2021, p. 3.
[45] Voir Giovanni SOLIMINE, « Bibliodiversità », in Atlante dell’infanzia a rischio: lettera alla scuola, Rome, Save the Children - Istituto della Enciclopedia Italiana, 2017.
[46] Voir E. ZIZIOLI, G. FRANCHI, « Narrarsi con i libri senza parole », p. 89-90.
[47] Martha C. NUSSBAUM, op. cit.
[48] Paolo JEDLOWSKI, Il racconto come dimora. Heimat e le memorie d’Europa, Turin, Bollati Boringhieri 2009, p. 128.
[49] Voir b. HOOKS, op. cit.
[50] Voir E. ZIZIOLI, G. FRANCHI, « Pensiero ecocritico e narrazioni resilienti ».
[51] Caterina BENELLI, Giovanna DEL GOBBO, Lib(e)ri di formarsi. Educazione non formale degli adulti e biblioteche in carcere, Pise, Pacini Editore, 2016, p. 42.
[52] PRIN : Progetti di Rilevante Interesse Nazionale (Projets d’intérêt national significatif). PNRR : Piano Nazionale di Ripresa e Resilienza (Plan national de relance et de résilience).
Résumé
Un voyage à travers la lecture d’images et de mots issus d’albums avec ou sans texte, documentaires ou de photographie, italiens et internationaux, pour réaffirmer la capacité de la nature, dans ses manifestations les plus marginales, à être une métaphore de résilience et de mémoire, même dans des conditions d’urgence et de complexité. Un parcours d’écopédagogie qui, dans le contexte de la prison pour femmes de Rebibbia, à Rome, a permis aux participantes de faire émerger leurs expériences complexes, tout en leur faisant reconnaître leur capacité à cultiver la résistance, la beauté et leur désir de transformation.
Riassunto
Un viaggio attraverso la lettura di immagini e parole prese a prestito da albi illustrati e libri senza parole, italiani e internazionali, per riaffermare la capacità della natura, nelle sue manifestazioni più marginali, di essere una metafora di resilienza e di memoria, anche nelle condizioni di emergenza e di complessità. Un percorso di eco-pedagogia che, nel contesto del carcere femminile di Rebibbia a Roma, ha permesso alle partecipanti di far emergere i propri vissuti, facendo emergere la loro capacità di coltivare la resistenza, la bellezza e il desiderio di trasformazione.
Beauté, marge, mémoire, avenir, régénération pour une nouvelle approche
Parcours écocritiques à travers une forme particulière de narration : les histoires sans texte
Nous serons des arbres. Racines, mémoire, identité
Elena ZIZIOLI
Università degli Studi di Milano-Bicocca
Giulia FRANCHI
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