L’histoire de la Catalogne, telle qu’elle s’est écoulée ces deux derniers millénaires, semble faite de longues périodes d’association avec le reste de la péninsule ibérique et de non moins longues périodes avec ce qui correspondrait grosso modo au Languedoc-Roussillon et l’Ariège : un balancement nord-sud en quelque sorte, auquel s’ajoute un périodique attrait vers la mer, la Méditerranée et puis, plus loin, la Baltique ou les Caraïbes. L’épisode du XIXe-XXe ne serait qu’un de ces moments où la Catalogne se tourne vers la péninsule, s’empare du marché espagnol puis s’en dégage pour adopter d’autres chemins. Cette étape de son histoire a produit un discours cohérent largement admis jusqu’à ces dernières décennies. Malgré les apparences, il est totalement revu aujourd’hui.
Depuis la thèse de Jordi Nadal, déjà ancienne, mais jamais remplacée, nous savons que l’Espagne a raté son industrialisation au XIXe siècle1, tandis que la Catalogne, malgré un développement contrarié par les guerres et les périodes d’incertitudes politiques et un démarrage relativement lent, connaît une croissance remarquable pendant les deux dernières décennies du XIXe siècle et jusqu’aux deux premières du XXe siècle. Elle reste le grand acteur de l’industrie espagnole jusqu’aux désindustrialisations des années 70 et surtout 80 du XXe siècle, au cours desquelles elle voit quasiment disparaître ce qui avait fait sa force : l’industrie textile. Cependant, Barcelone ne ralentit pas sa croissance. D’autres ressources sont là : l’industrie automobile, l’industrie pharmaceutique, l’industrie du livre, etc… Un géographe français, Robert Ferras, se penche sur son cas et sa thèse sur Barcelone, en 1977, pourrait se résumer dans une affirmation qui fut un slogan publicitaire : « Elle a tout d’une grande », il ne lui manque que d’être capitale régionale2. Au même moment, les historiens économistes, en particulier sous la houlette de Jordi Nadal, mais aussi de Josep Fontana, s’emparent du sujet. Leur étude se concrétise, en 1985, par une exposition, Catalunya, fábrica d’Espanya, 1833-1936, remarquable, retentissante, présentée au Born3, l’ancien marché couvert à la Baltard, dans le quartier de l’ancienne citadelle. Sous un titre audacieux, elle synthétise les réflexions des historiens au cours années 1960-1980, exposées et défendues dans les rencontres internationales4. Bien sûr, le point de départ reste la thèse de Pierre Vilar, incontournable référence5 et les articles qui ont suivi6. Mais l’exposition les prolonge tout en les justifiant. Pierre Vilar terminait sa thèse en disant « La Catalogne s’était habituée à produire pour vendre ». L’exposition montrait ce qu’il en était à partir du premier tiers du XIXe siècle et surtout sa deuxième moitié : la Catalogne produisait massivement les textiles, pour le marché péninsulaire et ses prolongements coloniaux. Elle était devenue l’usine de l’Espagne, au point que les autres industries textiles régionales s’étaient effacées devant elle. Le catalogue de cette exposition reste une référence. Il ne peut cependant rendre totalement compte de la richesse et de la nouveauté de cette manifestation : une scénographie somptueuse, une documentation renouvelée et des ouvertures sur ce qui est maintenant un sujet de recherche : l’art, en tant que témoin de l’industrie. De plus, cette exposition fut le lancement de ce qui était encore très balbutiant en Espagne : l’archéologie industrielle, dans toutes ses dimensions et ses supports (écrit, figuré, matériel) et sa légitimation. Deux ans après était créé le Musée des Sciences et des Techniques de Catalogne, à Terrassa, dans l’ancienne usine Aymerich i Amat, œuvre de Muncunill. Il était l’illustration du propos : il se voulait la démonstration de ce que la Catalogne, c’était une industrialisation distincte, différente7.
En même temps, un projet cohérent de la part des politiques prend corps, celui d’une nouvelle Catalogne autonome avec un statut et des institutions, avec des outils culturels tels que les fournit la Gran Enciclopèdia Catalana et le Centre d’Història Contemporánia que dirigeait Josep Benet, un grand humaniste et un grand catalan8. Ce projet fut dopé par la préparation et la mise en place des Jeux Olympiques de 1992, célébrés dans ce stade où auraient dû avoir lieu, en 1936, les Olympiades populaires. Une certaine euphorie se ressentait alors, accompagnée par un élan culturel irrésistible. L’Histoire avec un grand H pouvait enfin s’écrire et une université en fut le relai : la faculté d’Histoire économique de l’Université centrale qui regroupait alors une pléiade d’historiens sous la direction de Jordi Nadal. Dans la grande Història Econòmica de la Catalunya contemporánia en 6 volumes, éditée par la Gran Enciclopèdia Catalana, dont le dernier volume est paru en 1994, les grandes lignes étaient désormais affirmées et faisaient figure de vulgate. Nous en rappelons les principaux traits, complétés par des recherches postérieures.
Le point de départ reste la thèse incontestée de Pierre Vilar, déjà citée : au XVIIIe siècle, après avoir pansé les plaies de la guerre de Succession, la Catalogne, dont l’expansion démographique est par ailleurs notable et qui désormais peut commercer sans intermédiaires avec les colonies9, s’engage dans de nombreuses activités tournées vers le commerce : le papier, le cuir, le textile (draps de laine, passementerie, tissus de lin imprimés, etc.) et le produit de la vigne (alcools, vins). Cette dernière activité est ancienne : depuis le Moyen Age, un commerce atlantique échange les vins contre le blé et le poisson séché, ce sera le marchepied du commerce vers l’Amérique10. Une industrie d’indiennage se développe à Barcelone11, au rayonnement assez grand dans le contexte européen, puisque, suivant Serge Chassagne, Oberkampf a hésité entre Barcelone et Paris au moment de quitter la Suisse pour installer une grande fabrique moderne de cotons imprimés12. C’est, pour Barcelone comme pour les grandes villes européennes, l’aube de l’industrie et l’évolution de la Catalogne eût été sans doute plus rapide sans l’invasion française et les destructions qui ont accompagné les guerres napoléoniennes. Après quelques essais, notables, sur lesquels on reviendra, il faut attendre la décennie 1840 du XIXe siècle pour que des usines se montent et s’équipent en machines à imprimer achetées soit à Mulhouse et mises en marche par les spécialistes mulhousiens, que l’on fait venir à grands frais. Les plus ambitieuses sont mues à la vapeur grâce à des machines achetées en Angleterre et expédiées à Londres en pièces détachées. C’est le cas de la España Industrial que les frères Muntadas vont édifier aux portes de Barcelone à partir de 1847, après des voyages d’information et des enquêtes en Angleterre et en France13.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, cependant, on assistait parallèlement à un phénomène qui allait acquérir, avec les années, une grande ampleur : l’appel du large. Il fait suite à une décision politique évoquée plus haut, celle de Charles III qui ouvre au commerce de la route des Indes deux ports, puis douze, puis tous les ports de l’Espagne. Pour la Catalogne, toute la côte est concernée, mais ce seront surtout les ports de Mataró et Vilanova i la Geltrú où se développent de solides réseaux d’intérêts complémentaires… Habitués à vendre leur vin très loin, en Europe du Nord, les vignerons se jettent sur ce nouveau marché, en passant des contrats avec des tonneliers, des marins, des constructeurs de bateaux. Une longue chaîne se construit de gens intéressés à une même action. Suivant des modalités, bien décrites aujourd’hui, ils émigrent pour rejoindre dans un lieu donné de l’Amérique coloniale qui un parent (fils, neveu, cousin, frère) qui un ami, un voisin, ou encore tel de qui on a entendu parler dans le village ou la ville, qui réussit et demande main forte…Ce phénomène s’accélère avec les années 1780-1810 et ce, malgré les guerres franco-anglaises qui perturbent ou parfois interrompent l système sans pour autant le mettre à mal.
Dans leur lieu de destination (Porto Rico, Cuba, ou des localités de l’Amérique centrale ou du Vénézuela d’aujourd’hui), ils reconstituent non seulement les réseaux de familles et d’entr’aide, mais ils font aussi partie de la clientèle d’un personnage en vue ou d’une puissante famille, le plus souvent issue du même petit coin de pays. Ce sont les gens de Vilanova i la Geltrú autour des Samà, les gens de Torredembara autour d’Esteve Gatell i Roig. Tous, à un moment donné, retourneront chez eux et signaleront leur réussite par la construction d’une demeure dont le luxe sera proportionnel à l’argent amassé. Les plus fortunés s’assurent reconnaissance et notoriété à travers un évergétisme souvent spectaculaire : ce sont les porxos de Xifré, à Barcelone, l’hôpital de Samà, à Vilanova i la Geltrú, etc. Enfin, riches et moins riches investissent dans l’économie catalane (les chemins de fer, les assurances, mais aussi l’industrie textile naissante). Aujourd’hui, leur rôle dans le démarrage de l’industrialisation et dans la croissance de celle-ci ne peut être négligé ni sous-évalué14.
Le sort de ces indianos est très variable15. Les réussites modestes sont celles des émigrés qui vivront chichement en tenant une boutique et en se privant de tout pour rentrer au pays avec un petit magot. Des boutiquiers s’enrichiront davantage en achetant pour les louer aux plantations, selon le travail à faire, quelques esclaves noirs. Les plus riches, mais évidemment les moins nombreux, sont ceux qui vont participer au trafic illicite du bois d’ébène. On retrouve alors les noms les plus connus : Guëll, le catalan ou Lopez, l’asturien. Ils se retrouvent à Barcelone où ils unissent leurs familles au début du XXe siècle. Ils sont, alors, les industriels les plus riches de leur temps, dont la fortune et le train de vie peut se comparer à certains grands industriels français ou anglais.
Pendant longtemps, l’historiographie catalane s’est refusée à prendre en compte le fait l’industrie catalane a bénéficié de l’apport des investissements indianos, en partie issus du trafic négrier. Aujourd’hui encore, on cherche à démontrer que la diversité de l’activité économique, bien enracinée au XVIIIe siècle, dans les villes de la Catalogne intérieure, comme Manresa, avait bien pu permettre l’accumulation du capital nécessaire à l’industrialisation, sans l’apport colonial16. La nouvelle de Narcis Oller, La Fàbrica publié en 1897 témoigne, d’une façon pittoresque et dans un style enlevé, la construction d’une petite usine rentable, qui ne doit rien au capital colonial17. Mais aurait-on eu le résultat analogue dans un contexte moins porteur ?18
La discussion est ouverte, dans la mesure où l’on ne dispose pas de la part effective des investissements coloniaux dans l’économie globales et surtout leur répercussion à la fois comme flux économique et comme élément dynamiseur. Cependant, dès que l’on s’attarde à identifier l’origine des capitaux d’une entreprise ou d’une société d’exploitation d’une ligne ferroviaire, il est rare que l’on ne tombe pas, à un moment ou un autre, sur la participation d’un indiano, que les documents notariaux identifient pudiquement comme étant del comercio. Les fortunes modestes sont tout aussi éclairantes. Une patiente recherche généalogique a montré que tous les membres de la société formée pour exploiter l’usine de « La Barriada del Puig » d’Esparreguera, plus tard devenue la Colonia Sedo, étaient tous allés à Cuba, où ils avaient tous, mais de façon inégale, amassé un pécule19. Ainsi, parmi eux, les ancêtres du peintre Ramon Casas, que l’on peut évoquer ici.
Au début du XIXe siècle, Pedro Carbó, marié à Madrona Rovira, est vigneron à San Sadurni de Noya et maire de la petite ville. Il a deux fils, Pedro et Miquel, et déjà, des intérêts à Cuba, où se rend Miquel. Avant de le rejoindre, l’aîné épouse en 1822 Magdalena Ferrer, une riche héritière de Vilanova i la Geltrú. Avec elle, il entre dans le milieu complexe des viticulteurs, tonneliers et marins, familiers de la route des Indes. La propre sœur de Magdalena est mariée à Magin Puig i Catasus, dont la famille est entièrement vouée au commerce avec l’Amérique. À Cuba, Pedro rencontre la famille de sa femme, les Puig Ferrer, qui ont aussi une maison de commerce à La Nouvelle Orléans. Avec eux, ils participent à l’achat d’un ingenio, à Alacranes. Mais ils vont aussi rencontrer et faire affaire avec deux frères, les Casas Gatell, de Torredembarra, qui de leur côté sont en famille avec un richissime négrier, Esteve Gatell i Roig. Nous voici donc avec les trois sources de la fortune catalane outre-mer : le commerce du vin, l’approvisionnement des plantations, le commerce illicite du bois d’ébène…
Dans les années 1840, Pedro Carbó décide, comme d’autres, de rentrer au bercail et investir dans l’économie catalane en pleine croissance. Il monte plusieurs entreprises textiles, mais sa mort précoce l’empêche d’aller plus loin. Son épouse et ses enfants prennent le relai : sa fille aînée, Magdalena s’est mariée, malgré leur différence d’âge, avec son oncle Miguel (le frère de Pedro) ; les deux autres filles, Madrona et Elisa, sont mariées aux deux frères Casas Gatell, là encore avec une différence d’âge sensible. Ainsi les biens de la famille ne sont pas dispersés. La famille Carbó-Casas semble suivre les initiatives de leurs cousins les plus dynamique, les Puig Ferrer, et en particulier de l’un d’eux, Isidre. C’est ensemble qu’ils participent puis quittent la société d’Esparreguera, la future Colònia Sedó, en 1862, pour aller fonder leur propre usine à Navarcles, à Sant Benet de Bages.
Quand Isidre Puig Ferrer meurt en 1894, au terme d’une brillante carrière d’industriel, il laisse une fille mariée au Conde de Caralt. Les parts de son usine de Sant Benet sont alors rachetées par Elisa Carbó, seule propriétaire depuis que ses frères et sœurs se sont désengagés de l’affaire. Puis elle acquiert le couvent de Sant Benet, qui jouxte l’usine, pour que son fils, le peintre Ramon Casas i Carbó puisse en faire sa résidence secondaire. Ce sera chose faite, grâce à l’architecte Puig i Cadafalch… Entre l’usine et le monastère, la maison du directeur, entourée d’un portique, semble le lointain souvenir des maisons de maître des ingenios, là-bas, dans l’île où les Carbó et les Casas avaient amassé leur fortune.
Cependant, si les capitaux cubains ont joué un rôle non négligeable, il faut revenir aux aptitudes industrielles de la Catalogne pour comprendre la formation d’un territoire original, unique par la cohérence du système mis en place.
En 1835, l’usine Bonaplata, la première usine à vapeur édifiée l’année précédente sur la Rambla de Barcelone, est détruite lors des échauffourées que connaît la ville, la nuit du 5 au 6 août20 . Malgré sa brève existence, la personnalité de l’industriel, les liens avec l’Angleterre et la France, font que Jordi Nadal date de ce moment-là le départ de l’industrialisation catalane. D’autres usines suivront, un peu plus tard, comme l’Igualadina Cotonera, à Igualada, sans doute construite à partir d’un modèle mulhousien qui fonctionne à la vapeur. La chaudière est d’ailleurs achetée à Mulhouse et installée par des techniciens mulhousiens. Nous sommes en 1842.
Mais ce n’est pas tout : les créations d’entreprise se multiplient dans les années 1840-1850, si l’on en juge par la carte dressée par plusieurs historiens, qui insistent sur la dissémination des petites filatures à vapeur dans une large zone autour de Barcelone21.
De fait, le débat énergétique occupe les esprits. La faiblesse du réseau hydrographique ne peut en aucun cas permettre l’établissement de grandes unités. Les modèles européens, largement diffusés, font porter tout l’intérêt des industriels sur le charbon, source d’énergie bien supérieure en force, qui seule permet les installations de grande taille. Depuis les années 20 du XIXe siècle, les géologues attachés à l’École des Mines d’Alès en recherchent dans les Pyrénées. En 1844, Ildefons Cerdà, qui a probablement rencontré Paulin Talabot lors de l’inauguration de la ligne Alès-Nîmes, en 1844, oriente ce dernier vers les mines de Sant Joan de les Abadesses dont on attend beaucoup. Ce sera un échec et Talabot s’en détourne rapidement. Le projet sera repris par le banquier Manuel Girona et ses frères, mais n’aura jamais un rendement satisfaisant22. L’usage du charbon, finalement importé, ne peut se limiter, du fait de son prix, qu’aux usines de la côte ou de facile accès. Les industriels réévaluent la solution hydraulique.
La loi de 1846 sur l’usage industriel de l’eau donne lieu à une véritable ruée sur les chutes d’eau. Le résultat, sur les quarante ans qui suivent, est spectaculaire : toutes les chutes sont prises et presque toutes font mouvoir des turbines23. Les moulins des villes de la Catalogne intérieure se transforment en usines ; entre 1880 et 1900 la grande majorité des colonies industrielles, édifiées ex-nihilo, sont debout. Ce sont toutes des petites ou moyennes entreprises, car le débit de l’eau ne permet pas de grandes installations. Pour s’agrandir, les industriels de la vallée devront se multiplier, d’où l’exemple des Viladomiu Vell et Nou, sur le Llobregat, des Palà Vell et Nou, sur le Cardener, etc. Seule grande usine, la Colònia Sedó d’Esparreguera bénéficie, dès les premières années du XXe siècle, d’un complexe hydroélectrique exceptionnel grâce au barrage du Cairat, quatre kms en amont. Un paysage tout particulier est dessiné, au cours de ces années, dans lequel Barcelone cap i casal structure l’arrière-pays et se développe avec lui24. Simultanément, le port, la ville et les industriels vont concourir à une expansion spectaculaire.
La ville commence la mise en application, certes infidèle, mais systématique du plan Cerdà. Les industriels qui s’entassaient dans le vieux centre vont s’établir désormais dans les nouveaux quartiers25, où les architectes mettent en place un modèle d’immeuble original, à la fois maison de rapport et siège d’entreprise : au rez-de-chaussée les bureaux, les magasins et les entrepôts des industriels du textile ; le premier étage, l’étage noble, est leur appartement. Le reste est loué comme immeuble de rapport. Que ce soit pour la Casa Calvet ou la Casa Milá, Gaudi suivra cette logique distributive de l’immeuble, comme tous ses autres collègues, architectes célèbres (tels Puig i Cadafalch ou Domenech i Muntaner) ou moins célèbres. Attachées de façon organiques au port de Barcelone, toutes les colonies industrielles de la Catalogne intérieure vont donc avoir ce lien avec la ville en construction, car c’est au port de Barcelone qu’arrive le coton brut et le charbon des sections de blanchiment et de teinture ; c’est du port de Barcelone que part le textile manufacturé, après avoir séjourné dans les entrepôts et magasins. Ainsi, la croissance de Barcelone, à partir des années 1870 va de pair avec celle de son arrière-pays. La ville est le port, l’entrepôt et le centre de décision. Toute la production est envoyée pour le marché espagnol, (jusqu’en 1898, dans les colonies des Caraïbes et des Philippines), soit directement par l’entreprise soit, surtout, à travers les grossistes de Barcelone qui ont pignon sur rue. De leur côté, les industriels de la vallée sont présents à la ville et participent aux structures économiques, culturelles et politiques. Les études prosopographiques faites à ce jour révèlent l’osmose entre les industriels et la Barcelone moderniste. Mis à part l’industriel Eusebi Guëll qui prétend faire œuvre d’humilité en installant son palais à l’entrée du Raval, les plus célèbres industriels s’installent dans les beaux quartiers et les architectes rivalisent d’inventivité : ainsi est né ce pâté de maisons qu’on appelle la mançana de la discòrdia, avec Can Battló, de Gaudí, Can Ametller de Puig i Cadafalch et Can Lleó Morera, de Domenech i Muntaner. Les grandes institutions économiques et sociales sont elles aussi installées dans les lieux les plus visibles, comme la banque d’Outre-Mer, sur la rambla, à l’initiative de l’industriel Lopez Bru, compère de Guëll. Une autre famille illustre de banquiers et d’industriels, les Girona i Agrafel, offre à la cathédrale inachevée sa façade que l’on contemple aujourd’hui, œuvre de Josep Oriol i Mestres, d’après les ébauches de Carles Galtés de Ruan (1408). La symbiose est totale entre l’industrie et la ville, jusqu’à justifier les choix culturels de ce début du XXe siècle.
En effet, ce système industriel cohérent et efficace s’intègre parfaitement bien dans le concept de Catalunya-Ciutat ébauché par le « Noucentisme », une version assagie de ce modernisme qui avait marqué la culture catalane depuis les dernières décennies du XIXe siècle26. Barcelone s’identifie à la Catalogne comme Athènes autrefois s’identifiait à l’Attique. Cette ville étendue à tout le pays catalan donne des arguments à une culture qui se veut différente et spécifique, depuis la « Renaissance », avec une pléiade de peintres et d’écrivains et réclame son autonomie. Le gouvernement de Primo de Rivera tente une reprise en main avec l’interdiction des manifestations du catalanisme telles que l’utilisation du drapeau, le chant de la senyera et l’usage public du catalan. Mais il est pris entre deux feux : si d’un côté, il rêve d’une dictature à la Mussolini, il ne peut, d’un autre côté, se passer de l’industrie catalane qu’il met en valeur par une série de visites royales. Il n’en reste pas moins que la croissance rapide de l’industrie catalane, sur moins d’un demi-siècle, l’expansion irrésistible de Barcelone, qui en 1900 est la ville la plus peuplée d’Espagne, avec un million d’habitants contre 800 000 pour Madrid, la projection culturelle internationale de la Catalogne, tout cela n’a pas manqué d’introduire des éléments de différenciation, voire de déséquilibre et même de franche incompréhension avec le reste de l’État27.
La conjoncture semble venir en aide aux premières difficultés d’une industrie en surchauffe depuis la perte des colonies dont le marché forcé permettait l’écoulement des produits industriels : la première guerre mondiale éclate et la Catalogne fournit en textiles les deux camps belligérants. Cependant, si les industriels s’étaient préparés à la fin de la guerre et à la réduction corrélative des commandes, comme en témoignent les actes des conseils d’administration de l’entreprise de Can Sedó, ils prennent de plein fouet les effets de la crise de 1929, avec les conséquences que l’on sait. La IIe République est proclamée, à la suite de l’abdication d’Alphonse XIII. L’autonomie des grandes régions industrielles d’Espagne (Catalogne et Pays Basque) portent atteinte, selon certains, à l’unité espagnole, alors que la République, atteinte par les effets de la crise économique, est impuissante à régler les problèmes majeurs, dont la question agraire. Avec le soulèvement franquiste, la grande majorité du patronat catalan se range derrière ceux qui lui promettent un marché protégé, quitte à mettre une sourdine au catalanisme qu’ils avaient autrefois financé. La guerre civile, qui plus est, n’a pas détruit pas l’outil de production, bien au contraire. La Catalogne textile se remet au travail. Elle reste apparemment la « fabrique de l’Espagne ».
Pour le président de la Généralité, Jordi Pujol, élu en 1980, l’intitulé de l’Exposition de 1985 Catalunya, fábrica d’Espanya est un argument politique tout trouvé. L’industrialisation de la Catalogne est enseignée dans les écoles. Les classes défilent au Musée des Sciences et des Techniques de Catalogne et son réseau de musées de site, qui expliquent et illustrent la trajectoire industrielle, et l’extraordinaire inventivité de ce poble tant tossut et cette histoire un peu mythique, qui remporte un indéniable succès.
Pourtant le contexte économique a changé : ce sont ces mêmes années 1980 qui, avec l’ouverture des marchés et les crises pétrolières voient le délitement de l’industrie de la Catalogne intérieure, la re-centration sur l’aire métropolitaine, l’ouverture vers la mer. Et, dans un mouvement quasi corrélatif, une opposition croissante entre une certaine Espagne et une certaine Catalogne. Comment l’expliquer ?
L’industrialisation s’est faite avec un apport de main d’œuvre toujours renouvelé et toujours croissant, suivant le rythme et la croissance de l’industrie catalane. Si au XIXe siècle l’industrie absorbe le trop-plein des campagnes environnantes et profite de la crise du phylloxéra, dès les années 1880, on fait appel à des aragonais, surtout, et à des Valenciens, soit l’espace de l’ancienne Couronne d’Aragon. Pas d’Andalous : en 1895, les seuls Andalous de la Colonia Sedó, la grande colonie industrielle d’Esparreguera, sont les huit religieuses en charge de l’hôpital.
La première vague d’émigration andalouse a lieu à la fin des années 20 et s’arrête approximativement en 1930. Ce sont des gens majoritairement issus de l’Andalousie orientale, celle des micro-propriétaires 28 et des paysans-mineurs29. Acculés à la misère par la fermeture des mines qui, réactivées au début du XXe siècle, sont définitivement épuisées, ils émigrent en masse vers les régions industrielles du nord de l’Espagne. Dans les villages ouvriers, ils seront vite assimilés. Le maire d’une petite ville de la région de Barcelone disait un jour : « On avait en commun le travail à la tâche et les achats à crédit ».
Ce sera différent de la deuxième vague, celle des années 50, plus massive et péninsulaire. Viennent les Andalous, cette fois de la partie occidentale, mais aussi les castillans, les gens d’Extrémadure etc. Un vrai exode rural qui affecte toute l’Espagne et qui profite aux régions industrielles du nord, Catalogne mais aussi Pays Basque et Asturies. Très vite ghettoïsés, à Barcelone, ce sont eux qui résisteront à la catalanisation, alors que la fin du franquisme et la Transition rendent au catalan son dynamisme et son public. Ils vont être les témoins involontaires de la quasi-disparition d’une industrie à laquelle tout le pays, pendant plus d’un siècle, s’était identifié. En effet, à partir du dernier tiers du XXe siècle, avec des variantes chronologiques, toute l’Europe est affectée par les désindustrialisations massives des grandes régions minières, métallurgiques et textiles. La paupérisation, les crises économiques qui se succèdent avec la mise en place de la société tertiarisée, ont radicalisé les différences.
La Catalogne s’était engouffrée dans l’industrialisation dès le milieu du XIXe siècle ; le nord basque et asturien s’était développé ensuite, avec un succès incontestable, soutenu par des sociétés belges et françaises, rapidement implantées. Mais, disent les historiens péninsulaires, l’ensemble du pays n’en a pas moins fait sa révolution industrielle au milieu du XXe siècle, avec l’automobile, l’électricité, la chimie et l’industrie de masse, en lien avec d’autres pays d’Europe : la France, l’Italie, l’Allemagne, voire des entreprises japonaises comme Nissan. La Catalogne n’est plus, depuis le milieu du XXe siècle, l’usine de l’Espagne30.
Dès 2003, alors que Jordi Pujol se retire de la vie politique, les éléments de changement sont perceptibles et ne font que prendre de l’importance, d’année en année. Barcelone est devenue une énorme métropole, qui concentre plus de la moitié de la population totale de la Catalogne. Le port de Barcelone a grandi démesurément, pour devenir, récemment, le troisième port de croisière du monde et dans la perspective d’être la première plate-forme intermodale de l’Europe du sud. C’est dire que les anciennes solidarités (l’Espagne, marché de la Catalogne) ont tendance à s’effacer devant les nouveaux domaines d’intervention (la Catalogne, espace connecté vers l’Europe). Les chiffres sont là : depuis 2004, le port de Barcelone travaille plus avec l’Europe qu’avec le reste de l’Espagne. Là se trouvent sans doute quelques-unes des raisons d’une distanciation entre la Catalogne et l’Espagne pour ne pas dire plus. La Catalogne s’affirme comme une région d’Europe. Elle est d’ailleurs partie prenante dans l’inter-reg qui l’associe depuis longtemps déjà à la grande région Midi-Pyrénées-Méditerranée, retrouvant ainsi les liens qu’elle avait été obligée d’abandonner au XIIIe siècle, après le traité de Corbeil. On se souvient qu’à la suite de la bataille de Muret, où Pierre Ier avait perdu la vie, le traité de Corbeil rejetait la Couronne d’Aragon au sud d’une ligne dont Salses devenait, en quelque sorte, le poste frontière.
Non seulement la Catalogne n’est plus l’usine de l’Espagne, mais qui plus est, Barcelone brade son passé industriel : elle évolue comme toutes les grandes capitales du monde vers la tertiarisation et par là même, sacrifie les pans entiers de son image de ville ouvrière. Des sites industriels considérables ont été réaffectés, souvent avec bonheur, comme ce fut le cas pour l’actuel Caixaforum, ancienne usine Casaramona, ou encore les entrepôts du port transformés en musée des catalans. Mais que dire du destin réservé au quartier industriel par excellence, celui de la Nova Icaria, là où l’utopiste Cabet était venu chercher des recrues pour aller fonder une ville idéale aux Etats-Unis ? Coupée en deux par les aménagements de la cité olympique, le quartier, celui des athénées populaires et des cercles ouvriers n’est plus que l’ombre de lui-même et a laissé la place aux nouvelles constructions du 22@, le quartier connecté. Barcelone, elle aussi, est parfois frappée d’amnésie.
Mais si son histoire industrielle semble s’estomper, elle n’en découvre pas moins d’autres épisodes d’un passé plus lointain, qui viennent à point alimenter sa vision du futur. Pour preuve, cette page de publicité que présentait le journal Le Monde, il y a quelques années, avec une carte de l’Europe orientée avec le nord en bas et le commentaire suivant : La Catalogne, sud du Nord ou nord du Sud ?
Catalogne, terre d’Europe : l’aurait-on presque oublié ? Il serait aisé de pointer dans la longue durée du passé, les épisodes multi-centenaires qui ont lié la Catalogne aux terres du nord des Pyrénées : les derniers sont les plus connus, au Moyen-Âge, lorsque la Catalogne accueillait les initiatives des grands monastères de Marseille ou de Narbonne, pour mettre en valeur les vallées pyrénéennes soustraites à l’hégémonie musulmane. Un patrimoine religieux, d’une valeur artistique exceptionnelle, nous le rappelle encore. Et que sont les deux derniers siècles de l’industrialisation et de l’expansion urbaine face aux mille ans de la période médiévale ?
Aujourd’hui, un autre catalanisme est en gestation, ancré sur le temps présent. L’histoire passée est relue et réinterprétée à la lumière des questions d’aujourd’hui.
Un lieu stigmatise une évolution plus récente, les Drassanes, un édifice dont l’histoire est l’illustration d’un destin. Les Drassanes sont les chantiers navals du XIIIe siècle, les plus anciens et les mieux conservés de Méditerranée31. Utilisées par la Marine pendant longtemps, la IIe République avait pensé en faire un musée maritime, ce que le franquisme s’empressa de confirmer dans un geste de bonne volonté vis-à-vis de Barcelone, la grande rebelle. On alla même jusqu’à offrir la réplique de la galère de Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante, dont le bateau avait justement été construit dans ces mêmes Drassanes, avec une grande partie de la flotte, en 1571. Peine perdue, le public bouda le musée maritime. Malgré tout son intérêt, les Drassanes restèrent un musée peu visité.
Après 1975, et surtout à l’occasion des Jeux Olympiques, la ville, à l’instar d’autres grandes villes de la planète, aménage son bord de mer. Délaissant son ancien site pour le dédier à la plaisance et au tourisme, le port s’étend désormais au sud de Monjuich. Barcelone redécouvre son espace maritime historique, celui de la Méditerranée, jusqu’en Grèce et en Turquie ; à travers le trafic intercontinental, elle fait le lien avec l’Europe du Nord et met en musique les routes, les voies ferrées et la mer. Les Drassanes, depuis, magnifiquement rénovées, rappellent le lien historique entre la Catalogne et la mer, depuis le temps où l’activité maritime rivalisait avec Gênes32 jusqu’à l’époque des grands paquebots qui en 1913, emmenaient les épris d’aventures vers l’Argentine.
L’histoire récente du Born, le marché couvert le plus emblématique de Barcelone illustre à sa façon, l’évolution de l’état d’esprit des catalans quant à leur façon d’envisager leur place dans le monde.
On se rappelle qu’il avait été un des éléments de l’urbanisation de l’ancienne citadelle, érigée après la guerre de Succession d’Espagne pour tenir en garde la ville de Barcelone, et arasé, de même que les murailles qui cernaient la ville. Marché couvert métallique à l’image des Halles de Paris, le Born a failli connaître le même sort, à savoir la destruction. Le débat était grand entre ceux qui voulaient conserver l’édifice alors que d’autres voyaient déjà se profiler une opération immobilière rentable. Après plusieurs tentatives (on a vu qu’en 1985 il avait été le siège de la belle exposition Catalunya fábrica d’Espanya,), on décide d’en faire une bibliothèque. Les travaux d’excavation nécessaires à la mise hors d’eau de l’édifice, mettent alors à jour les vestiges d’un quartier antérieur à la Citadelle, celui de la ville du début du XVIIIe siècle, telle qu’elle était avant la guerre de Succession d’Espagne. Ces vestiges ont été aménagés de façon spectaculaire, d’autant que la magnifique étude qu’avait menée Garcia Espuche33, quelques années auparavant, à partir de la documentation existante, fournissait une information exhaustive.
Les multiples congrès et publications qui marquent le tricentenaire de la reddition de Barcelone vont dans le même sens. La guerre de succession d’Espagne, parce qu’elle concerne de nombreux pays d’Europe, est qualifiée de première guerre « mondiale ». On va jusqu’à parler d’une première retirada, celle des partisans du prétendant autrichien, qui vont jusqu’à Vienne chercher un asile et même, pour certains d’entre eux, jusqu’à la plaine de Pannonie où ils vont créer une éphémère Nova Barcelona, dont les Turcs, dans leur implacable avancée, auront raison.
L’aménagement du Born s’est fait à travers une muséologie de combat. L’argument est clair : alors que Barcelone, au début du XVIIIe siècle, se concevait ou se projetait comme une république et un gouvernement à la hollandaise, le jeu des puissances internationales, non exempt de revirements, l’a assujettie à une Espagne centralisatrice et uniformisatrice. La Catalogne s’est trouvée écartée de l’Europe, avec laquelle pourtant, les liens économiques et culturels étaient forts et construits depuis plus d’un siècle. La preuve en est le commerce nord atlantique dès le XVIIe siècle (mais qui existe dès la fin du Moyen-Âge, au moins…), un commerce qui prépare celui vers les Caraïbes de la fin du XVIIIe siècle ; la preuve aussi, la présence de l’art baroque catalan, peu valorisé jusqu’à présent mais qui acquiert tout d’un coup un énorme intérêt. Il est présent sur les Ramblas pour qui sait regarder : le palais de la Virreina, le palais Moja, l’église de Bethléem, etc. Sans compter les richesses du baroque disséminées sur tout le territoire catalan, de Tortosa à Almacelles et Girona…. On va jusqu’à signaler que les Churriguera étaient fils d’un catalan, élevés à Madrid par un autre catalan. La Catalogne était donc bien à l’écoute des formes artistiques européennes, auxquelles elle participait.
Ces nouvelles références ne signifient pas simplement un changement de point de vue. Elles témoignent d’un changement en profondeur, et du temps qui passe. Une autre génération a pris la question catalane à bras le corps, celle des enfants de tous ceux qui sont venus peupler la Catalogne et lui demander du travail. Ils succèdent aussi à la génération qui s’est battu contre le fascisme et pour l’Europe. À l’école, on leur a appris la modernité de la Catalogne et son indéniable réussite économique et culturelle du XIXe siècle ; arrivés à leur tour sur le marché du travail, ils ont compris que la centralisation étatique et la société du numérique ne vont pas forcément ensemble. Ils ont participé à des manifestations civiques, à chaque 11 septembre, orchestrées par des associations culturelles puissantes dont les présidents portent des prénoms catalans et des noms de famille espagnols. Une remarque, cependant : le discours historique construit au XIXe siècle et si présent encore dans les années 1970 du XXe siècle, est complètement absent de leurs revendications. On n’invoque plus Joan Fivaller ou Rafel Casanova, mais on réclame des perspectives d’avenir. Une autre Catalogne est en train de naître, accueillante, plurielle dans une Europe où les frontières devraient, avec le temps, s’effacer progressivement. Celle que Josep Benet appelait la « Catalunya, terra de tots ».
[1] Citons quelques références qui sont autant d’étapes dans la réflexion : Jordi NADAL, La población española (siglos XVI a XX), Barcelone, Ariel, (primera edición 1966), 1984 ; Id., El fracaso de la Revolución industrial en España, 1814-1913, Barcelone, Ariel, 1975.
[2] Robert FERRAS, Barcelone, la croissance d’une métropole, Paris, Anthropos, 1977.
[3] Catalunya, la fàbrica d’Espanya, un segle d’industrialització catalana, 1833-1936, Barcelone, Ajuntament de Barcelona, 1985.
[4] François CROUZET, Richard GASCON, Pierre LÉON, L’industrialisation en Europe au XIXe siècle, Paris, CNRS, 1972.
[5] Pierre VILAR, La Catalogne dans l’Espagne moderne : recherches sur les fondements économiques des structures nationales, Paris, SEVPEN, 1962.
[6] P. VILAR, « La Catalunya industrial: reflexions sobre una arrencada i un destí », Recerques, 3, 1974.
[7] Pour reprendre la formule de l’historien anglais James Thompson (cf. J. THOMPSON, A distinctive industrialization: cotton in Barcelona, 1728-1832, New York, Cambridge University Press, 1992).
[8] Miscel.lània d’homenatge a Josep Benet, Biblioteca Abat Oliba, 1991.
[9] Suite à la fin du monopole de Cadix et à la libéralisation progressive des ports espagnols décidée par Charles III. Voir Gérard DUFOUR et Gérard CHASTAGNARET (dir.), Le règne de Charles III, le despotisme éclairé en Espagne, Paris, CNRS Histoire, 1994.
[10] Francesc VALLS I JUNYENT, La Catalunya atlántica, aiguardent i teixits a l’arrencada industrial catalana, Barcelone, Eumo Editorial, 2004.
[11] Alex SÁNCHEZ, Indianes, Els origens de la Barcelona industrial, Exposició del Museu d’História de Barcelone, 2012 ; À la même date, l’indiennage se faisait aussi à Igualada. Voir El temps de les indianes a Igualada, L’Arxiu, Igualada, Publicacions de l’arxiu de la comarca de l’Anoia, 2015.
[12] Ce sera Jouy en Josas. Voir Serge CHASSAGNE, Oberkampf, un entrepreneur capitaliste au siècle des Lumières, Paris, Aubier-Montaigne, 1980.
[13] Gracia DOREL-FERRÉ, « Barcelone à l’écoute des puissances industrielles : les relations de la España Industrial avec la France et l’Angleterre, 1847-1868 », in Esteban CASTAÑER MUÑOZ et Nicolas MARTY (dir.), L’histoire et le patrimoine de la société industrielle en Languedoc-Roussillon-Catalogne, les enjeux de la recherche et de la conservation, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2007.
[14] Martin ALHARILLA Y RODRIGO, Indians a Catalunya: capitals cubans en l’economia catalana, Barcelone, Fundació Noguera, 2007 (version catalane de l’ouvrage paru en castillan dans la même maison d’édition).
[15] À côté des grandes fortunes, la situation des nombreux indianos d’envergure plus ou moins modeste qui associent leur bien pour l’investir dans l’industrie, a été évoquée dans Gracia DOREL-FERRÉ, « La contribution des indianos à la formation du territoire et du paysage industriel catalans durant la seconde moitié du XIXe siècle », in Florent LE BOT, et Cédric PERRIN (éd.), Les chemins de l’industrialisation en Espagne et en France, Bruxelles, P.I.E Peter Lang Ag, 2011.
[16] Llorenç FERRER I ALÓS, Sociologia de la industrialitzacióde la seda al cotó a la Catalunya central (segles XVIII-XIX), Barcelone, Fundació Noguera, 2011.
[17] Narcis OLLER, Contes, Barcelone, Edicions 62 i La Caixa, 1979.
[18] C’est ce que semblent démontrer les difficultés des industriels à s’équiper, dans les années 1830-1840, avant qu’il ne soit question d’investissements indianos ; Olivier RAVEUX, Alex SÁNCHEZ, « Territoires, innovations techniques et dynamiques industrielles : la Catalogne et la filature du coton (1772-1885) », in Jean-Claude DAUMAS, Francesco GARUFO, Pierre LAMARD, Laurent TISSOT, Histoire de territoires, les territoires industriels en question, XVIIIe-XXe siècles, Neuchâtel, Éditions ALPHIL, Presses Universitaires suisses, 2010.
[19] G. DOREL-FERRÉ, « Los orígenes del capital industrial catalán: el ejemplo de la familia Puig de Vilanova i la Geltrú », Revista de historia industrial, 8, 1995, p. 173-192.
[20] J. NADAL, « Los Bonaplata : tres generaciones de industriales en la España del siglo XIX», Revista de Historia Económica - Journal of Iberian and Latin American Economic History, 1, année n°1, 1983, p. 79-95.
[21] Olivier RAVEUX, Alejandro SÁNCHEZ, « Territoires, innovations et dynamiques industrielles : la Catalogne et la filature de coton (1772-1885) », in J.-C. DAUMAS, F. GARUFO, P. LAMARD, L. TISSOT, op .cit…
[22] G. DOREL-FERRÉ, « Nîmes dans l’expérience de Cerdà, l’urbaniste de Barcelone », in Robert CHAMBOREDON et François PUGNIÈRE (coord.), Archéologie et patrimoine industriels dans le Bas Languedoc oriental, Nîmes, Éditions de la Fenestrelle, 2015, p. 267-280.
[23] Albert CARRERAS, « El aprovechamiento de la energía hidráulica en Cataluña, 1840-1920, un ensayo de interpretación », Revista de historia económica, 2, 1983, p. 31-63.
[24] G. DOREL-FERRÉ, « Barcelone et son arrière-pays, le dialogue interrompu », http://crimic-sorbonne.fr/publication-crimic/catalonia-20/.
[25] Albert ESPUCHE GARCÍA, El Quadrat d’or, centre de la Barcelona modernista, Barcelone, Olimpiada Cultura, 1992 (Lundwerg Editores, 1990).
[26] Alejandro SÁNCHEZ (dir), « Barcelone 1888-1929. Modernistes, anarchistes, noucentistes, ou la création fiévreuse d’une nation catalane », Autrement, série Mémoires, 16, mai 1992, p. 171-200.
[27] Voir les premières pages de la thèse de Pierre Vilar, citée en note 5, très éclairantes sur l’ambiance qui régnait à Barcelone dans les années 20.
[28] Juan José CASTILLO ALONSO, Propietarios muy pobres: sobre la subordinación política del pequeño campesino en España: la confederación Nacional Católica-Agraria, 1917-1942, Madrid, Servicio de Publicaciones Agrarias, 1979.
[29] Andrés SÁNCHEZ PICÓN, « Minerías en Andalucía: una visión panorámica desde la historia económica », in Antonio NAVARRO FLORES, Luis GARCÍA-ROSSELL MARTÍNEZ (coord.), Recursos naturales y medio ambiente en el sureste peninsular, Almería-Cuevas del Almanzora, Instituto de Estudios Almerienses, 1994, p. 535-554, 1997.
[30] Jordi NADAL OLLER, Atlas de la industrialización de España, 1750-2000, Barcelone, Fundación BBVA y Crítica, 2003.
[31] Les chantiers navals de Venise, rappelons-le, datent, dans leur état actuel, du XVIIIe siècle.
[32] Damien COULON, Barcelone et le grand commerce d’Orient au Moyen Âge : un siècle de relations avec l’Égypte et la Syrie-Palestine (ca 1330-ca 1430), Madrid, Casa de Velázquez, 2004.
[33] Albert GARCÍA ESPUCHE, Barcelona entre dues guerres. Economia i vida quotidiana 1652-1714), Barcelone, Eumo Editorial, 2005.
Résumé
La Catalogne a connu une industrialisation spectaculaire dans le dernier tiers du XIXe siècle. Ce fait, ajouté à l’expansion irrésistible de Barcelone qui, en 1900, est la ville la plus peuplée d’Espagne, n’a pas manqué d’introduire des éléments de différenciation, voire de déséquilibre et même de franche incompréhension avec le reste de l’Etat. Pourtant la Catalogne reste la « fabrique » de l’Espagne, jusqu’au début du XXe siècle. L’Espagne est-elle aujourd’hui l’indispensable complément de l’industrie catalane ? On verra que les tensions actuelles se nourrissent d’une autre vocation de la Catalogne : celle d’être un grand axe de communications, tourné vers la Méditerranée et l’Europe du Nord.
Resum
Catalunya ha experimentat una dramàtica industrialització en l'últim terç del segle XIX. Aquest fet, sumat a l'expansió irresistible de Barcelona que, el 1900, és la ciutat més poblada d'Espanya, no va deixar d'introduir elements de diferenciació o el desequilibri i fins i tot la total incomprensió amb la resta l'Estat. No obstant, Catalunya continuà sent la «fàbrica» d'Espanya, fins a principis del segle XX. Es Espanya avui dia el complement indispensable de la indústria catalana? Veurem que les tensions actuals s'alimenten d'una altra vocació de Catalunya: la de ser un eix important de comunicació cap al Mediterrani i el Nord d'Europa.
Resumen
Cataluña conoció una industrialización espectacular en el último tercio del siglo XIX. Este hecho, añadido a la expansión irresistible de Barcelona que, en 1900, es la ciudad más poblada de España, no dejó de introducir elementos de diferenciación, incluso de desequilibrio y hasta de franca incomprensión con el resto del Estado. Sin embargo Cataluña es la «fábrica» de España, hasta principios del siglo XX. ¿Es hoy España el complemento indispensable de la industria catalana? Veremos que las tensiones actuales se alimentan de una otra vocación de Cataluña: el de ser un gran eje de comunicaciones hacia el Mediterráneo y Europa del Norte.
L’industrialisation de la Catalogne : aquest poble tan tossut
La formation d’un territoire industriel original : la Catalogne et Barcelone
Entre les Drassanes et le Born, la cristallisation d’un destin
Gràcia DOREL-FERRÉ
LLSETI-Université de Savoie, Centre de recherches du Musée des Sciences et des Techniques de Catalogne
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