« La littérature, ce n’est pas cette cerise sur le gâteau, cette esthétique. Elle est au contraire au cœur de la vie, c’est une véritable réflexion sur elle. Pour moi, poétique et politique ont toujours été des termes liés »1. C’est lors d’un entretien à la librairie Texte libre, à Cognac, que Jeanne Benameur soutient cette conviction, celle d’une connexion profonde entre la poétique (soit le travail de la forme textuelle) et le politique (moins compris comme engagement militant que réflexion plus globale sur les questions collectives animant notre époque).
Les Insurrections singulières2, paru en 2011 chez Actes Sud, en atteste. Dans cette œuvre, lauréate du prix du roman d’entreprise et du travail en 2012, l’écrivaine relate l’histoire d’un ouvrier sidérurgiste, Antoine, qui, à l’annonce de la délocalisation d’une partie de son entreprise au Brésil, quitte travail et famille pour partir à la rencontre des travailleurs sud-américains au bénéfice desquels est réalisé le transfert. Le récit témoigne ce faisant d’un phénomène économique largement pris en charge par la littérature actuelle3. Daewoo4 de François Bon, Les Derniers Jours de la classe ouvrière5 d’Aurélie Filippetti, Mémoire de l’Enclave6 de Jean-Paul Goux, ainsi que les romans populaires de Gérard Mordillat7, avec lesquels l’ouvrage de Jeanne Benameur entre en dialogue : tous affichent les conséquences de l’idéologie néolibérale exhortant à l’internationalisation des économies et à la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle planétaire. Depuis le début des années 1980, des versants entiers de l’industrie française sont délocalisés vers des territoires plus favorables à la croissance de la valeur ajoutée, générant chômage et zones sinistrées. L’usine dans laquelle travaille Antoine œuvre à la même stratégie. Déplaçant une partie de ses ateliers au Brésil, dans la ville de Monlevade, elle ferme des sections sur place : « Ça sent la fin pour l’acier en France. Ailleurs on peut le fabriquer moins cher, alors… » (IS, p. 19) Un imaginaire de la fin traverse ces textes préoccupés par la mise à mort progressive d’un monde ouvrier, guidée par la seule maximisation des bénéfices.
Pour autant, par-delà cette connivence qu’elle affiche avec ses contemporains, l’œuvre de Benameur se distingue par un regard singulier sur les délocalisations, qui la démarque en partie de ses pairs. Celles-ci échappent en effet à la lunette exclusive du local. C’est cette position singulière dans le champ des littératures du travail qu’on interroge ici, en réfléchissant aux relations tissées par l’autrice entre littérature et politique. Sur quelles formes d’implication fait-elle reposer son travail d’écrivaine (on entendra ici le concept d’implication au sens où Bruno Blanckeman le définit, comme un « type d’engagement qui, n’étant pas validé par une quelconque situation de force dans la Cité, [est] fait sans protocole ostentatoire, sans scénographie du coup d’éclat, sans activisme insurrectionnel »)8 ?
Pour penser sa démarche, on s’intéressera successivement à trois gestes politiques plus ou moins fondateurs de sa pratique – réparer, informer, décentrer – et imbriqués dans des perspectives complémentaires – génétique, historique et intime.
Dans la postface qu’elle soumet à son lecteur (« quelques mots sur la genèse de ce roman »), l’autrice revient sur la naissance des Insurrections singulières, écrit cinq ans après la rencontre d’ouvriers d’Arcelor-Mittal et de Godin au cours de « cafés de parole » tenus d’octobre 2005 à novembre 2006. Initiés par le collectif La Forge, dont l’ambition consiste à « faire entendre celles et ceux que l’on n’entend pas, qui sont tu.e.s »9, ces temps de discussion ont conduit chaque mois l’autrice à l’écriture de lignes lues la fois suivante aux ouvriers. « On se parlait, puis je faisais un texte sur ce que ça m’avait fait », précise-t-elle lors du colloque monographique consacré à son œuvre10. Ainsi les traces écrites qu’elle conserve de leurs échanges visent-elles le partage de réflexions intimes émanant des discussions, et non la collecte d’une parole ouvrière – comme ont pu le faire d’autres écrivains, tels Jean-Paul Goux dans ses Mémoires de l’Enclave ou, plus récemment, Arno Bertina dans Ceux qui trop supportent11, en constituant des formes d’archives verbales récoltées à partir d’entretiens.
Mais si l’œuvre ne prend pas en charge « la parole balbutiante d’autrui en en faisant trace »12, elle répond aux deux autres exigences de l’éthique du care telles que la politologue américaine Joan Tronto les rassemble dans son ouvrage13 : « se soucier de » : c’est l’exigence propre à la parole littéraire, qui doit se tourner vers le monde ; « prendre soin » : c’est l’éthique du récit qui s’attache à témoigner pour le témoin. Cette double aspiration est sensible dans la genèse livrée en postface. L’écrivaine « se soucie de » au sens où elle expose une situation dont elle a pris connaissance lors des cafés de parole (la délocalisation de lignes d’ateliers du groupe Mittal au Brésil) et déroule un ensemble de réflexions ouvrières autour de la perte de valeur du travail (le poids du capital dans les choix opérés par les grands groupes, par contraste avec le peu de considération portée aux productions et aux travailleurs). Mais elle « prend soin » de surcroît, moins dans l’intention de panser que pour « poursuivre » (IS, p. 229) une parole lancée dans ces espaces. Si l’autrice est formelle à cet égard – son livre ne vise aucune réparation14 –, l’effet de réception est possiblement autre. La postface rapporte en effet l’existence d’un besoin social de récit, que le roman comble à sa manière en prolongeant une parole laissée vacante : « Et maintenant, où on va parler ? » (IS, p. 229). La question rhétorique, rapportée par l’écrivaine, pointe la nécessité d’espaces de discussions et de réflexions partagées autour du travail, malgré le mutisme initial des travailleurs. Il a fallu, explique Benameur, trouver des stratégies pour remettre en circulation une parole nouée, notamment mettre en abyme l’expérience de la double perte – du travail et de la parole – via la lecture spéculaire des « Muets » de Camus15.
Si Les Insurrections singulières, en définitive, ne rapporte pas explicitement la parole libérée des ouvriers, l’ouvrage dit quelque chose de l’expérience vécue, pour sa part tant objective (l’annonce de délocalisations dans une entreprise) que subjective (les émotions ressenties). Telle une réponse à une question laissée en suspens, il satisfait une exigence sociétale identifiée lors des cafés de parole et se voit donc susceptible de générer, avec les moyens du littéraire, une forme de soin relatif à la parole.
Mis au jour par la perspective génétique, ce premier geste politique de l’autrice (réparer), côtoie un travail d’information par lequel l’œuvre affirme son exigence de savoir : représenter les enjeux des délocalisations sous un angle neuf et critique. Le texte de Benameur, à cet égard, fait figure d’hapax dans le champ des littératures du travail. Sa force consiste à envisager ce phénomène économique selon un angle double : local (les effets de l’annonce sur place, les mouvements de mobilisation et de révolte) et international (les corollaires de la délocalisation au Brésil, la joie des ouvriers sud-américains nouvellement recrutés, le regard positif de certains locaux comme Thaïs sur le groupe sidérurgique). L’œuvre se démarque ainsi foncièrement de celle de ses contemporains par cette prise de hauteur géoéconomique, qui constitue l’un des points de départ du projet et qui en détermine la forme : « Je rêvais, explique l’écrivaine, que l’un des ouvriers de France ait envie de rencontrer ceux du Brésil. » (IS, p. 230) Pour ce faire, elle invente un ouvrage scindé en deux parties – ou deux espaces – relativement homogènes en termes de volume et pensés l’un et l’autre en écho : la France (p. 9-88) et le Brésil (p. 119-228). Un chapitre central (p. 89-118), où le personnage transite entre les deux pays, joint les deux ensembles. Nourri de réminiscences et de projections, ce dernier articule géographiquement et mentalement les deux parties. Dans la première sont relatées les pérégrinations malheureuses du personnage-narrateur bouleversé par deux formes de délocalisation, amoureuse et économique. L’autrice joue en effet de la polysémie du terme16 pour donner à penser l’épaisseur expérientielle du personnage, appelé à subir une double privation. Dans la seconde partie, Benameur imagine la rencontre d’Antoine avec les ouvriers brésiliens (qui tirent avantage du travail retiré aux ouvriers français) et Thaïs (devenant sa compagne suite à Karima, désillusion amoureuse relatée dans la première partie). Conçue comme la narration d’une renaissance, ce deuxième temps raconte également l’entrée du protagoniste dans l’écriture – qui suit la lecture, relatée dans le premier mouvement de l’œuvre.
S’attardant sur le double mouvement des délocalisations, l’autrice force le lecteur à adopter une vision surplombante et accéder, ce faisant, à « une connaissance décentrée »17 : « on ferme ici, on ouvre ailleurs » (IS, p. 28). Le parallélisme et l’antithèse soulignent une déstabilisante opposition. Succédant au marasme des ouvriers français licenciés, la félicité des travailleurs brésiliens sème un léger trouble axiologique dans l’œuvre, conduisant le lecteur à éprouver son éventuel système de valeurs – ou, du moins, à le nuancer. Et si les délocalisations faisaient le bien ?
Pour venir à l’esprit du lecteur, la question trouve une réponse ferme dans l’ouvrage, qui porte un regard critique sur l’idéologie libérale et les dispositifs qui l’alimentent. Seule Thaïs, relayant le possible storytelling de l’entreprise, tend à présenter le groupe et ses actionnaires comme des philanthropes, mais ce regard ne résiste pas aux atteintes critiques du narrateur. Revenant sur les intentions de l’entreprise, celui-ci pointe le manque de recul de Thaïs sur la situation :
Quand elle parlait de l’usine c’était avec une sorte de ferveur qui m’agaçait. Elle ne tarissait pas d’éloges sur tout ce que le groupe avait apporté à la ville de Monlevade, elle aussi. J’étais mal à l’aise. Moi, je pensais aux copains, là-bas, à Lucas. S’ils l’entendaient ! […] Mais que lui dire ? « Vous voyez, c’est ici qu’on prend le travail des autres sur la planète ! C’est comme ça que ça tourne et arrêtez de chanter les louanges de ce groupe qui ne pense qu’à se remplir les poches avec le bénéfice de l’acier ! Vous croyez qu’ils vous aiment, qu’ils vous protègent ? Foutaises, oui ! […] venez voir ce qui se passe quand on n’est plus rentables ! » (IS, p. 157-160)
Fort de son expérience et de son enquête, le narrateur-personnage est en mesure d’identifier les limites du discours de la jeune femme dont le regard embrasse avec enthousiasme le local et le ponctuel, sans jamais s’extraire de l’ici-maintenant. Dans un dialogue fictif, il formule pour lui-même une série de contre-arguments qu’il oppose à Thaïs : les ouvriers français livrés au chômage, les mobiles financiers du groupe et sa logique d’action par rebonds. Cet échange imaginaire tend à déconstruire l’argumentation de sa future compagne. Mais si les voix des deux protagonistes entrent en collusion, dans quelle mesure l’orientation axiologique de l’un fait-elle autorité ? Plusieurs aspects, relevés par Vincent Jouve dans Poétique des valeurs, indiquent que le narrateur porte ici l’idéologie textuelle : sa fonction de régie, l’histoire qui met en scène sa transformation comme sujet, et sa posture d’enquêteur18.
De surcroît, dans l’économie textuelle, il n’est pas le seul à réexaminer le regard enjoué de Thaïs. Le personnage de Marcel, construit comme une figure éclairée et exemplaire, participe à cette fonction évaluatrice. Attentif au caractère transitoire des bienfaits du groupe, il appuie sur l’immuable épée de Damoclès susceptible de frapper à tout moment les foyers ouvriers de Monlevade, par-delà l’aisance ponctuellement tangible : « Ils vivent décemment. Tu as vu l’appartement l’autre jour. Confortable. Propre. Les mômes vont à l’école. Ça roule. Et pourtant, toute cette vie est suspendue à ce qui se passe en Bourse » (IS, p. 184) La structure concessive révèle la précarité du bonheur et de la stabilité financière à l’heure de la mondialisation économique. La bourse et, plus généralement, la logique capitaliste, sont présentées comme des couperets latents. Les vies professionnelles se trouvent déterminées par des intérêts extérieurs tout puissants sur lesquels elles n’ont aucun contrôle et qui agissent selon les règles exclusives de l’opportunisme économique. Les lois du marché s’accommodent de ce fait du règne de l’éternel recommencement, que le narrateur synthétise en un parallélisme temporel : « Un jour on apporte la richesse quelque part, une source de travail, de bien-être pour une population, comme ici, en ce moment. Un autre jour ailleurs » (IS, p. 183).
Les Insurrections singulières pense le travail à une échelle macro-économique, sans pour autant s’y limiter. Également concentré sur le vécu professionnel des protagonistes, il délivre une forme de savoir empirique sur le monde du travail et permet ce qu’Alexandre Gefen appelle un « décentrement empathique », soit un « exercice de sortie temporaire de soi »19 relevant d’une « forme d’éducation à l’autre »20. S’il y a donc geste politique dans ce texte, c’est aussi en un troisième sens, par la livraison d’une intimité au travail.
Le roman retrace de fait un mal-être professionnel dont témoignent nombre d’essais. Depuis les années 2000, les psychologues du travail, à l’instar de Marie Pezé21 ou Yves Clot22, et les sociologues spécialisés dans ce champ, tel Vincent de Gaulejac23, font état d’une souffrance qui tend à renouveler le regard clinique porté sur les pathologies contemporaines. Cette souffrance, chez Benameur, dialogue en partie avec celle identifiée par les sciences humaines, quoique ce soit moins le contenu des tâches qui abîme le narrateur (ce que la littérature d’usine représente presque systématiquement) que sa quête intime de lui-même. Il se cherche, ne trouve pas de sens à ses tâches, a peur de trahir ses parents prolétaires en quittant sa condition sociale, alors il joue à être ouvrier, contrairement à son père : « Lui, il a été un ouvrier, un vrai. Moi, j’ai fait l’ouvrier, c’est différent » (IS, p. 19) L’italique appuie sur les verbes « être » et « faire », l’un et l’autre pensés comme des antonymes à l’appui d’une antithèse. Alors que le verbe d’état assoit l’identité ouvrière (le père a la culture du métier, les codes, l’histoire), le second souligne la fonction que cela constitue pour Antoine (il s’agit d’une identité d’emprunt, d’une occupation rémunérée dénuée de tout sens profond).
Ce défaut d’être est ponctuellement sublimée dans la lutte politique. À l’annonce des délocalisations, Antoine entre en politique pour « veng[er] le dos voûté de [s]on père » (IS, p. 33). La lutte, à portée intime, passe par le sentiment de colère et d’injustice. Mais, une fois encore, elle alimente un rôle, le personnage « jouant à l’ouvrier en lutte qu[’il] n’étai[t] pas » (IS, p. 28). En définitive, seuls son départ au Brésil et l’entrée dans la lecture sapent la sensation de perte et activent une dynamique de construction de soi. Le premier sert une « thérapie du déplacement » (IS, p. 90) là où la seconde fournit au personnage des modèles à penser, comme Jean de Monlevade, pionnier de la sidérurgie brésilienne.
L’itinéraire d’Antoine permet donc une forme de réflexion sur le mal-être. Cependant, il n’est pas le plus représentatif pour penser la question du malaise au travail. Les tâches aliénantes, les nouvelles organisations professionnelles, le management, tous ces enjeux d’ordinaire pris en compte dans la littérature du travail sont ici passés sous silence. En revanche, de nombreux passages reviennent sur les conséquences de ce contexte professionnel, en décrivant le corps ouvrier usé par le quotidien laborieux. C’est à cet endroit-là qu’une critique du labeur prend forme, à travers la façon dont il modèle l’anatomie :
Jamais mon père ne m’a fait croire qu’il y avait un trésor derrière les heures empilées à l’usine. Il m’a bien montré jour après jour le corps qui s’affaisse et les rêves tenus à bout de doigts […]. C’est moi qui ne voulais pas voir. Son corps disait tout. (IS, p. 150)
Antoine s’improvise ici sémiologue du corps de son père en portraiturant ce que celui-ci porte comme signe d’une violence quotidienne : la fatigue, l’usure, la dégradation. L’œuvre affiche ainsi un savoir intime, qui relève moins de la description des mécanismes en jeu dans le monde du travail que de la trace corporelle qui en reste, en écho à l’habitus bourdieusien. Or, ce passage caractéristique n’est pas isolé dans l’œuvre. À tout moment, la brutalité du travail prend racine dans la chair, générant une écriture politique très incarnée. Ainsi, au cours d’une discussion avec Marcel et Thaïs, le narrateur défend l’idée d’une mémoire du corps confronté à la fatigue professionnelle :
Les têtes se détendent quand les conditions de vie sont meilleures mais rien ne s’oublie. La mémoire de leurs muscles, de leurs articulations, les relie encore à l’ancienne souffrance du labeur. (IS, p. 175)
L’extrait est représentatif d’une politique de l’intime par laquelle le roman porte une critique proche de celle de Georges Vigarello dans Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours24. Dans cet essai, l’historien du corps et des sensibilités explore la notion de fatigue à travers l’Histoire en traquant les traces de sa présence au cours de récits plus ou moins éloignés de la question, et en la reliant à des évolutions, par exemple organisationnelles dans le chapitre 22 sur « L’univers du rendement » (avec lequel Les Insurrections singulières entre en dialogue implicite).
Quand ce n’est pas le corps, ce sont les émotions au travail qui sont convoquées pour leur portée subjective et politique. Dans son essai Les Émotions au travail, la sociologue Aurélie Jeantet rappelle que « les émotions sont une évaluation du monde au sens où elles dépendent de l’interprétation que nous nous faisons d’une situation donnée […] et elles produisent une interprétation […] »25. Chez Benameur, les émotions passives et agonistiques se succèdent autour de l’annonce des délocalisations, qu’il s’agisse de l’angoisse des ouvriers craignant le chômage, mais également de la colère, voire la rage du narrateur : « Qu’ils comprennent, les actionnaires, qu’ils nous faisaient crever alors qu’on remplissait les carnets de commande ! Je voulais que tout le monde comprenne ! Les bénéfices, ils sont là ! Énormes ! » (IS, p. 32-33) La modalité exclamative et le registre familier contribuent ici à exhiber le sentiment d’injustice et d’animosité face au préjudice matériel subi. La révolte, cette « émotion rebelle »26, sert une critique de l’idéologie libérale, atténuée de son potentiel subversif. La révolte n’est qu’indignation.
Cependant, le roman se refuse à une saisie du travail exclusivement franco-centrée et négative. Le voyage au Brésil est en effet l’occasion d’observer une sortie d’usine joyeuse à Monlevade. Pour les locaux, les nouveaux emplois ouvrent de nouvelles et enthousiasmantes perspectives d’avenir :
Devant nous, sur la place, la grande porte est ouverte. Les hommes commencent à sortir, par grappes. Thaïs salue de la main l’un ou l’autre, au passage. Ils répondent par une exclamation, une phrase qui glisse, s’étire, chantante. Tout le monde parle fort. Un brouhaha mêlé de musique. Des voitures à l’arrêt, vitres ouvertes, autoradio et musique entrainante. Ce qui me frappe, ce sont les sourires, les rires, le côté joyeux de cette sortie d’usine. Est-ce parce qu’il fait chaud qu’ils ont tous l’air en vacances ? Les tee-shirts colorés, les sandales qui laissent les pieds à l’air ? Ils discutent, s’interpellent, ne sont pas pressés de partir. Je cherche sur les visages les marques de la fatigue. Je vois les rides mais l’air semble glisser, tranquille, sur les peaux. Rien n’accroche. (IS, p. 166)
Cette scène, qui fait largement appel aux sens (vue, ouïe, toucher) et relève de l’hypotypose, revisite un topos notamment canonisé par les frères Lumière. Elle est d’autant plus remarquable qu’elle fait figure d’hapax dans la littérature ouvrière, généralement concentrée sur la souffrance professionnelle. Elle s’écarte par ailleurs très largement des attendus émotionnels afférents à l’usine. Dans Les Émotions au travail, Jeantet montre qu’il existe des cultures émotionnelles relatives aux collectifs de métier. Certaines émotions sont ainsi prescrites quand d’autres sont proscrites (par exemple, la peur et le dégoût face à la mort ne sont pas admis chez les professionnels du corps hospitalier alors qu’ils le sont dans d’autres champs). Les émotions positives, structurantes dans l’extrait, s’écartent en ce sens d’une forme de norme textuelle, rattachée aux topoï de l’usine. En confrontant différents vécus professionnels, le roman offre ainsi une lecture nouvelle, complétée et complexifiée, des délocalisations d’usines.
La littérature de Jeanne Benameur est donc très éloignée de l’engagement au sens où elle reposerait sur l’affirmation explicite d’une idéologie. Le politique, dans Les Insurrections singulières, relève davantage du ténu. Il passe par différents gestes – réparer, informer, décentrer – chacun arrimé à une perspective, qu’elle soit génétique, historique, ou intime. Plus globalement, il ressortit à l’émotion, à la sensation, au corps, aux réflexions intimes, et invite à penser les effets collatéraux du libéralisme mondialisé par la saisie d’un parcours ouvrier. C’est donc l’intime qui conduit au politique – et non l’inverse. Néanmoins, une véritable réflexion macroéconomique sur le travail se dégage de l’œuvre, à travers la représentation des effets des délocalisations, mais également via les discussions entre Antoine, Marcel et Thaïs autour du contexte économique dont ils sont témoins. L’œuvre, en ce sens, relève pleinement de la littérature impliquée, qui pense le monde et le reflète dans toute sa polyphonie.
[1] Jeanne BENAMEUR, citée par Camille Deschamps, « Jeanne Benameur défend ses ‘insurrections singulières’ », Charente libre, 15 février 2011, en ligne. URL : https://www.charentelibre.fr/culture-et-loisirs/litterature/jeanne-benameur-defend-ses-insurrections-singulieres-6467372.php, consulté le 03/06/2025.
[2] Id., Les Insurrections singulières, Arles, Actes Sud, 2011. (désormais IS).
[3] Aurore LABADIE, Le Roman d’entreprise français au tournant du XXIe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2016, p. 22-34.
[4] François BON, Daewoo, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2010.
[5] Aurélie FILIPPETTI, Les Derniers Jours de la classe ouvrière, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2005.
[6] Jean-Paul GOUX, Mémoires de l’enclave, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2003.
[7] Prenons, à titre d’exemple, la trilogie de Gérard Mordillat, Les Vivants et les Morts (Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2009), Notre part des ténèbres (Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2011) et Rouge dans la brume (Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2012).
[8] Bruno BLANCKEMAN, « L’écrivain impliqué : écrire (dans) la cité », in Bruno BLANCKEMAN et Barbara HAVERCROFT (dir.), Narrations d’un nouveau siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2013, p. 73.
[9] Page de présentation du collectif « La Forge : https://laforge.org/le-collectif/, consultée le 03/06/2025.
[10] « ‘S’encorder aux mots’ avec Jeanne Benameur », organisé par Isabelle Roussel-Gillet et Évelyne Thoizet, 2-3 avril 2025, Université d’Artois.
[11] Arno BERTINA, Ceux qui trop supportent, Paris, Verticales, 2021.
[12] Joan TRONTO, Un Monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009, p. 147.
[13] Ibid., p. 147-149.
[14] « ‘S’encorder aux mots” avec Jeanne Benameur », organisé par Isabelle Roussel-Gillet et Évelyne Thoizet, 2-3 avril 2025, Université d’Artois.
[15] Albert CAMUS, « Les Muets », in L’Exil et le Royaume, [1967], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972. La nouvelle raconte l’histoire d’ouvriers qui, après une longue grève, sont contraints pour des raisons financières de reprendre leur travail dans la petite fabrique familiale. N’ayant rien obtenu malgré leurs revendications minimales, ils en reviennent muets.
[16] Le narrateur Antoine affirme ainsi : « La seule délocalisation pour moi, c’est quitter son corps. » (IS, p. 30)
[17] Alexandre GEFEN, Réparer le monde. La Littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017, p. 167.
[18] Vincent JOUVE, Poétique des valeurs, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 89-111.
[19] Alexandre GEFEN, Réparer le monde. La Littérature française face au XXIe siècle, op. cit., p. 150.
[20] Ibid., p. 151.
[21] Marie PEZÉ, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Paris, Flammarion, coll. « Champs Actuel », 2023.
[22] Yves CLOT, Le Travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, Paris, La Découverte, 2015.
[23] Vincent DE GAULEJAC, Manifeste pour sortir du mal-être au travail, Paris, Desclée de Brouwer, 2012.
[24] Georges VIGARELLO, Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2020.
[25] Aurélie JEANTET, Les Émotions au travail, Paris, CNRS édition, coll. « Poche », 2021, p. 76.
[26] Ibid., p. 280.
Résumé
Cet article, focalisé sur Les Insurrections singulières (2011) de Jeanne Benameur, analyse la position originale occupée par l’autrice dans le champ des littératures du travail. Il s’intéresse en particulier à trois gestes politiques fondateurs de sa pratique – réparer, informer, décentrer – imbriqués dans des perspectives complémentaires – génétique, historique et intime.
Abstract
This article, focusing on Jeanne Benameur's Les Insurrections singulières (2011), analyzes the author's original position in the field of literatures of work. It looks in particular at three founding political gestures of her practice – to repair, to inform, to decentralize – interwoven with complementary perspectives – genetic, historical and intimate.
Aurore LABADIE
Université Marie et Louis Pasteur (Besançon), UR 3224, C.R.I.T.
BENAMEUR, Jeanne, Les Insurrections singulières, Arles, Actes Sud, 2011. (IS)
BERTINA, Arno, Ceux qui trop supportent, Paris, Verticales, 2021.
BLANCKEMAN, Bruno, « L’écrivain impliqué : écrire (dans) la cité », in Bruno BLANCKEMAN et Barbara HAVERCROFT (dir.), Narrations d’un nouveau siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2013.
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—, Notre part des ténèbres, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Domaine français », 2011.
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